Depuis mon arrivée au Brésil en 2009, j’ai l’immense joie d’accompagner les jeunes volontaires du Point-Cœur de la Coroa, un quartier défavorisé de la ville de Simões Filho, à 20 minutes de la Fazenda do Natal où j’habite. Chaque semaine je prends avec eux un temps d’étude et de réflexion à partir d’un texte et je les accompagne ensuite dans quelques visites. Leur quartier est plein de vie, les enfants courent dans la rue, les vendeurs passent, il y a les voitures, la musique… Impossible de rester impassible devant une telle explosion de vie ! Nos jeunes volontaires m’édifient : ils portent les soucis des personnes, les accompagnent à l’hôpital, aident les enfants à faire leurs devoirs, etc. Il y a dans ce quartier quelques personnes qui ont un destin assez tragique et que nous accompagnons depuis bien longtemps. Je pense à Irene, à Dona Ana, à Christine, à senhor Ernesto. Leur vie semble toujours une impasse dans laquelle il est impossible de faire un pas et d’avancer. Il y a souvent comme un trop plein de souffrances, de choix erronés, de malchance, d’incapacité, de misère.
Devant leur détresse, il arrive que nos jeunes désespèrent... et moi aussi ! Je n’ai pas de réponse à leur donner, de solution à leur proposer, je sais que pour certains nous avons tout tenté sans résultats visibles. Je m’aperçois qu’il faut faire dans ces moments-là un vrai pas dans la foi et accepter d’être une présence gratuite, celui qui reste les mains vides devant un autre qui crie, et auquel il est impossible de répondre si ce n’est par un "Je suis là, avec toi". Je suis souvent émerveillée de voir comment les volontaires embrassent cette réalité à plein cœur, ils posent de vraies questions : "Irmã, pourquoi Irene est-elle encore là ? Pourquoi tant de souffrances ? Comment fait-elle pour être encore en vie ? Comment arrive-t-elle encore à rire ?". Il m’arrive de penser que, finalement, la réponse que Dieu donne devant le cri de ces personnes, devant mon propre cri de désespoir, c’est le chemin que font nos jeunes volontaires, un chemin qui fait qu’Irene, Dona Ana, Christine, Dona Maria, senhor Ernesto, rentrent dans leur vie, dans leur cœur, dans leurs nuits sans sommeil et qu’ils deviennent ainsi importants aux yeux d’un autre.
Chaque vendredi nos volontaires ont une journée de repos, mais voilà que vendredi dernier à 7h du matin deux fillettes sonnent à la porte, c’est Daiane, 11 ans, et sa soeur Priscila, 9 ans, chargées de farine et d’œufs : "Nous venons faire un gateau d’anniversaire pour maman !" Tout en cuisinant, la discussion s’engage : "ser mãe é ruin" ("être maman, c’est dur") dit Daiane. C’est sa mère qui dit toujours cela. Elle commence alors à nous parler de sa famille, une histoire bien difficile marquée par la violence, l’alcoolisme de leur père et la solitude de leur mère. Vers 8h30 elles sont parties, ravies, avec avec leur gâteau pour réveiller leur maman en chantant "Joyeux anniversaire". Et à 9h elles étaient déjà de retour au Point-Cœur avec deux portions de gâteau pour nous !
Intérieurement je trouvais incroyable que ces petites se soient levées si tôt pour préparer un gâteau pour leur mère. D’où vient leur gratitude alors qu’elles ont une vie si dure, alors que leur propre mère leur fait sentir que sa souffrance vient justement du fait de leur avoir mis au monde ? "Je te loue Père, Seigneur du ciel et de la terre d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits." (Mt 11, 25). Daiane et Priscila venaient de nous révéler quelque chose d’essentiel : rien ne peut étouffer la joie d’être, la joie de se savoir engendré par un autre, la joie d’avoir reçu la vie, d’être admis au banquet de la vie !

- Jeux avec les enfants à la Fazenda do Natal, tout à gauche Priscila, Brésil
