• 17 juillet 2012
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« Un baume versé sur tant de plaies... »

Jesús Marcos, « Luz nocturna »

Peu avant son départ défi­ni­tif pour le camp de Westerbock (Hollande), Etty Hillesum remet entre les mains de son amie Marie Tuinzing les cahiers où, du samedi 8 mars 1941 au diman­che 11 octo­bre 1942, elle avait rédigé son jour­nal. Des pages incroya­bles d’authen­ti­cité et de pro­fon­deur qui atten­di­rent qua­rante ans avant d’être publiées.

Le pre­mier cahier com­mence dans une cer­taine forme de confu­sion. Elle y parle de « son sen­ti­ment infini de soli­tude […], d’incer­ti­tude, d’angoisse », elle pres­sent que « la vie est ter­ri­ble­ment dif­fi­cile », elle se dit « très inhi­bée et peu sûre d’elle ». Un an et demi après, ce même jour­nal s’achève en apo­théose avec cette phrase : « On vou­drait être un baume versé sur tant de plaies ».

Il y a les plaies ini­ma­gi­na­bles de tous ceux qui sont envoyés dans les camps de tran­sit, au Pays-Bas ou ailleurs, en atten­dant de partir pour Auschwitz… Mais « peu à peu toute la sur­face de la terre ne sera plus qu’un immense camp, et per­sonne ou pres­que, ne pourra demeu­rer en dehors » (11 juillet 1942). Peut-être même la terre tout entière l’est-elle déjà… car par­tout où il y a un homme, par­tout il y a un point noir, un lieu de souf­fran­ces sans fin.

Ce qu’il convient de faire ? De fait, per­sonne ne le sait… Des mil­liers de pains ou de toits, des mil­liers de vac­cins ou d’ONG lais­se­raient encore tant de misè­res… Et puis il y a les maux inconso­la­bles par l’argent, le savoir ou la santé : il y a la soli­tude, l’angoisse, le non-sens. Pour vain­cre cette situa­tion, on ne peut que sortir de la réflexion du « faire », ou plutôt com­pren­dre, à la suite d’Etty, que « notre “faire” doit consis­ter à “être” ». Et c’est vrai : parce que l’être, c’est l’Esprit ; l’Esprit, c’est le cœur ; le cœur, c’est l’amour.

Dès lors, comme nous avons tous un cœur – pas de vie sans cœur ! –, la mis­sion de conso­la­teur est une mis­sion uni­ver­selle. On est ingé­nieur pour pro­gram­mer, certes, mais aussi pour « verser un baume sur tant de plaies… » ; on est pein­tre ou écrivain (comme vou­lait l’être Etty) non seu­le­ment pour pro­duire des œuvres, mais aussi, à un titre spé­cial, pour conso­ler ceux à qui elles sont livrées en par­tage. C’est pour­quoi on ne peut ache­ter un livre ou un tableau comme on achète des toma­tes ou des outils. L’achat d’une œuvre d’art est le fruit d’un regard, d’une conni­vence, d’une pas­sion… On choi­sit avec émotion celle qui va vivre avec nous, on la choi­sit comme on choi­sit un ami. On choi­sit l’œuvre, mais aussi l’artiste avec ses souf­fran­ces et ses fras­ques, avec ses folies et ses amours. Et encore, avec l’œuvre et l’artiste, on choi­sit d’accueillir le peuple qui habite l’œuvre : un peuple qui souf­fre, qui aime ou qui tra­vaille… un peuple plongé dans la nuit comme dans un sou­ter­rain de Kiefer ou cou­vert de plaies comme un poème de Celan.

L’œuvre me console : triste, j’écoute quel­ques concerti pour repren­dre force ; déses­péré, je jette un regard sur la toile cha­leu­reuse de mon bureau pour com­pren­dre que je ne suis pas seul… Et vrai­ment, lorsqu’il n’y a per­sonne autour de moi ou que les mots des hommes aug­men­tent mon mal comme ceux des amis de Job, j’ai besoin de ces pré­sen­ces silen­cieu­ses pour savoir que mon âme n’est pas soli­taire ni jetée aux enfers, pour savoir même que je suis infi­ni­ment aimé.

Il arrive aussi que, dans ma maison, j’intro­duise, comme une pauvre veuve, de tris­tes tableaux pour les conso­ler, des musi­ques vio­len­tes pour essayer de les faire sou­rire, des poèmes pleins de mort pour les res­sus­ci­ter… Il est même des soirs où ma maison est si pleine de ces veuves, de ces pri­son­niers, de ces fous qu’il n’y a plus de place que pour Dieu.

L’amitié est un échange… L’œuvre d’art verse son baume sur nos plaies et nous ver­sons notre baume sur les plaies de l’œuvre d’art. C’est la tâche splen­dide et réci­pro­que de l’homme et de l’art.

P. Thierry de Roucy, 28 juin 2012, Gala à Buenos Aires

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