• 18 novembre 2009
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Témoignage de Sr Régine à Brooklyn (NY)

Sr Régine
1er Novembre

Chers amis,

Après un long silence, per­met­tez-moi de vous retrou­ver pour vous donner quel­ques nou­vel­les de ma mis­sion à Brooklyn.

Chaque semaine, avec Sylvie, nous allons passer du temps auprès de femmes accueillies dans un foyer situé tout proche du Point-Cœur. La capa­cité d’accueil va jusqu’à 200 femmes qui sont dans des dor­toirs de huit ou neuf ! L’ambiance y est bien sou­vent sur­vol­tée étant donné que bon nombre d’entre elles ont des pro­blè­mes psy­cho­lo­gi­ques. Il est dif­fi­cile de voir leur huma­nité si cassée, brisée. Pour cer­tai­nes me vient en tête ce pas­sage du livre d’Isaïe : "(…) il n’avait plus figure humaine, et son appa­rence n’était plus celle d’un homme…" Malgré leur grande soif d’amitié, il est dif­fi­cile pour cha­cune de rester fidèle et de s’enga­ger à être là chaque semaine. Il nous faut être prêtes à tout accueillir : leur joie de nous voir, leurs espé­ran­ces et leurs cris de dou­leur, mais aussi leur indif­fé­rence, leur vio­lence, leur agres­si­vité ver­bale, quel­que­fois leur per­ver­sité… Il est aussi étonnant de voir l’effet que pro­duit sur ces femmes le fait que des femmes consa­crées vien­nent les voir. Souvent elles se repren­nent quant aux mots uti­li­sés ou elles bou­ton­nent un peu plus leur che­mi­sier… C’est comme si notre voca­tion leur révé­lait à nou­veau leur dignité de femmes, réveillait en elles leur désir d’une cer­taine pureté. Enfin cer­tai­nes de ces femmes ont une foi incroya­ble ! Leur prière est une vraie demande et tout dans leur atti­tude dit com­bien elles savent qu’elles ont besoin de la misé­ri­corde de Dieu, com­bien elles espè­rent son pardon. La Parole de Dieu est sou­vent leur seul livre et une vraie nour­ri­ture pour elles ! Elles com­pren­nent avec tant de pro­fon­deur que Dieu seul pourra les rendre libres ! Laissez-moi vous pré­sen­ter quel­ques unes de ces femmes.

Cassandra est au foyer depuis quel­ques mois et se sert d’un déam­bu­la­teur pour mar­cher suite à un acci­dent vas­cu­laire céré­bral. La pre­mière fois que je l’ai ren­contré, elle atten­dait anxieuse devant le foyer son oncle qui devait lui appor­ter des vête­ments. Nous avons attendu ensem­ble et échangé quel­ques mots. Il faut sou­vent beau­coup de temps pour gagner la confiance de ces femmes tra­hies par tant de per­son­nes. Peu a peu j’ai appris que Cassandra avait trois enfants et a été mariée pen­dant treize ans avec un homme qui buvait et la bat­tait. Elle me racontait non sans humour com­ment son mari avait essayé de la coin­cer dans le frigo ou com­ment elle s’est retrou­vée encas­trée dans son vais­se­lier… Son mari s’est fina­le­ment ins­tallé avec une autre femme et Cassandra s’est retrou­vée à la porte de chez elle ! Elle a tout perdu, maison, voi­ture, argent et fina­le­ment tra­vail en raison de sa santé. Sa grand-mère ne vou­lant pas d’elle, elle est arri­vée dans le foyer et ne désire qu’une chose, pou­voir à nou­veau vivre avec ses enfants qui ont été placés ! Ce que je trouve extra­or­di­naire chez cette femme, c’est le fait de conti­nuer à se tenir debout ! À vou­loir se battre, à cher­cher des moyens pour obte­nir un appar­te­ment… Il y a une force d’âme, il y a une capa­cité très grande en l’homme à pou­voir sur­vi­vre !

Je pense aussi à Maggie à qui un jour j’ai posé la ques­tion sui­vante : « Dans quel domaine as-tu tra­vaillé ? » Et elle de me dire : "Je n’ai jamais tra­vaillé, car à 17 ans j’ai cher­ché plu­sieurs fois à me sui­ci­der en m’ouvrant les veines et en ava­lant des médi­ca­ments. Elle a sur­vécu, mais a eu une vie bien mou­ve­men­tée, dans la rue pour une grande partie. Pourtant elle a un visage très doux et une des pre­miè­res fois ou nous nous sommes ren­contrées, elle me dit : « Tu sais, ce que je désire le plus c’est la vie éternelle ! » Une semaine après, je la ren­contre à nou­veau et elle me dit : « Crois-tu que Dieu peut tout par­don­ner ? Je ne veux pas aller en enfer ! J’ai posé un acte que je regret­te­rais toute ma vie et cela fait tel­le­ment mal ! » Nous essayons de faire ensem­ble un chemin vers le sacre­ment de réconci­lia­tion.

Je me sou­viens aussi du cri de Jessie : « Je suis fati­guée ! Je suis fati­guée de ce que tout le monde me dise quoi faire ! Tu vois, mon psy attend quel­que chose de précis de ma part. Mon église attend autre chose. Ma famille attend encore autre chose ! Je veux être libre, tu com­prends, je veux pou­voir être moi sans avoir à cor­res­pon­dre à tous les désirs des uns et des autres ! » Une autre fois, je la retrouve très en colère, elle me raconte : « J’étais dans un mee­ting et on m’a demandé : ’Qu’est-ce que tu res­sens d’être sans abri (home­less) ?’ » Elle me dit : « Je lui ai dit que je ne suis pas ’home­less’, mais j’ai un Père qui s’occupe de moi, j’ai une patrie qui est au Ciel. Et jamais per­sonne ne pren­dra aussi bien soin de moi que Lui ! » Et pour­tant Jessie est passée par bien des épreuves, elle n’a pas beau­coup de contact avec sa famille, elle n’a pas de tra­vail. Mais le désir de son cœur est resté intact ! Lorsqu’elle n’est pas venue au rendez-vous que je lui avais donné pour la messe du diman­che, elle est venue me voir le len­de­main en me disant : « Excuse-moi, je n’ai pas pu venir car la veille je suis allée ache­ter une bou­teille de whisky et je l’ai bue ! Je n’arrive pas à arrê­ter… » Quel geste magni­fi­que de venir me deman­der pardon et d’être si en vérité vis-à-vis de moi !

Souvent il m’est demandé si cela n’est pas trop dif­fi­cile d’être tou­jours confron­tée à la souf­france, ou com­ment est ce que je fais pour garder espé­rance… J’ai envie de répon­dre que ce sont toutes ces per­son­nes ren­contrées qui me font vivre et qui m’aident à espé­rer envers et contre tout ! Elles me pro­vo­quent cons­tam­ment à pren­dre au sérieux ma voca­tion, à me remet­tre en ques­tion. Ce sont elles qui peu à peu façon­nent mon cœur de Servante. Mon appel et ma voca­tion sont pour moi bien sou­vent un mys­tère et il m’est bien dif­fi­cile de dire ce que veut vrai­ment dire « être ser­vante de la Présence de Dieu ». Ce sont toutes ces femmes si abî­mées, si bles­sées qui me le disent quand elles me sup­plient de prier pour elles, quand elles com­men­cent à me parler de leur désir d’une autre vie, d’un vrai amour, d’être vrai­ment mère, quand elles vien­nent poser leur tête sur mon épaule comme un enfant avec une grande sim­pli­cité et pureté de cœur. Ce sont elles qui m’appren­nent l’espé­rance comme Jessie qui un jour m’expli­que son dessin pré­féré (elle des­sine des formes qu’elle rem­plit ensuite de motifs). « Tu vois c’est une femme qui est enceinte et qui est seule. Elle est avec quelqu’un, mais ce quelqu’un boit et est vio­lent. Il ne s’occupe pas d’elle. Elle n’a pas la pré­sence d’un père à ses cotés. Elle est seule ! Elle est allée deman­der de l’aide auprès de ses amis, auprès de dif­fé­ren­tes églises et tou­jours elle est reve­nue les mains vides. Elle est seule ! Mais tu vois j’ai laissé trois formes en blanc pour sym­bo­li­ser la lumière car cette femme croit qu’une lumière, une aide pourra lui être donnée, mais elle ne sait pas d’où, peut être de quelqu’un de plus grand... »

Avec toute mon amitié !

Sr Régine

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