Dans leur Règle, il est dit que les Missionnaires de la Charité se doivent de servir les plus pauvres des pauvres. A Points-Cœur, il est de notre mission de consoler parmi ceux qui souffrent, ceux qui souffrent le plus. Les plus pauvres… les plus souffrants… c’est là une indication, mais une indication qui, en elle-même, n’est pas d’une grande précision. Où se situe, en effet, la plus grande des pauvretés ? Où se situe la plus grande des souffrances ? Spontanément la pauvreté est pour nous liée au vide du porte-monnaie, la souffrance à la maladie… Le chemin que, depuis quinze ans, nous faisons chaque jour à Points-Cœur, nous permet de découvrir tout autre chose : la plus grande pauvreté, plus que du manque d’argent, vient du manque de sens ; la plus grande souffrance, plus que de la douleur physique, vient du manque de relation. En un mot, la plus grande pauvreté se nomme sans doute absurde, la plus grande souffrance solitude. Paradoxalement, on a parfois l’impression que plus la civilisation progresse, plus progressent aussi l’absurde et la solitude. Et que si l’on veut trouver ces deux fléaux à l’état le plus pur, il faut aller là où se trouve le fleuron du progrès technologique.
Toutefois, avant de se rendre ici et là pour dépister les accès de ces fléaux, il faut se pencher sur soi-même. Absurde et solitude nous ont pris d’assaut plus que nous ne l’imaginons. A coup sûr, nous sommes tous fils d’un même siècle. Il y a bien des soirs et des matins, et même des pleins midis, où notre cœur crie d’une angoisse irrépressible. Nous avons tout à coup si peur que notre vie ait été terriblement vide, que notre passage ici-bas n’ait servi à rien et à personne, que nos liens aux autres soient fantomatiques – une amitié de cinquante ans est si rare ! –… Nous avons tout à coup si peur de tout et de rien… Nous ne savons pas pourquoi, nous ne savons pas si c’est nous, nous ne savons pas si ce sont les autres en nous… Et aucun appel téléphonique sur le cellulaire qui ne nous quitte plus, aucune musique de l’i.pod qui pend à notre ceinture ne peut apaiser cette crise d’"absurdinite", cet accès de « solitudinite » qui nous a soudain happé. Tout sens se cache… Toute compagnie est voilée…
A défaut de pouvoir réellement s’évader, on peut rêver de le faire, mais on n’apprend pas la compassion en fuyant sa propre douleur. On n’entre pas dans le mal du siècle si l’on n’embrasse pas le sien. Douleur de notre cœur qui va finir par rejoindre la souffrance du monde et se mêler indissociablement à elle. Ainsi le cri du dedans ne tarde pas à retentir au-dehors. Et le cri du dehors à nous assourdir au-dedans. Cri du dehors, cri du dedans… Finalement un seul et même cri : celui d’une humanité crucifiée qui s’incarne en ma chair !
Et quand nous ne savons vraiment plus rien de ce pourquoi tout est, quand nous ne reconnaissons plus le visage de personne comme un visage ami, il nous faut penser que, de fait, nous sommes comme enfermés dans le grand Samedi. Il fait sombre par toute la terre. Il fait sombre par tout le ciel. L’enfer seul est devant nous. Il dure. Il dure trois jours. Il dure un temps incalculable avec des secondes qui valent des siècles. La solitude est si longue. Le non-sens si oppressant… Et puis cet itinéraire à l’apparence incohérente – voire intemporelle – peut finir par atteindre des paroxysmes ! Paroxysme de la nuit ! Paroxysme de la solitude ! Paroxysme de l’absurde ! Paroxysme de l’épreuve ! Ce n’est pas le moment de lâcher. Dans l’instant un paroxysme peut céder la place à son opposé. Parfois la lumière revient soudain quand le noir est à son comble… Une autre lumière. Une lumière toute nouvelle. Et la Présence revient quand règne l’absence totale… Une Présence définitive capable de combler un désert entier – le désert de mon cœur, le désert du cœur de tous les hommes.
Pour l’Aîné, aller jusqu’à ce bout, c’est ressusciter. Pour les autres, c’est renaître. Mais les douleurs de la re-naissance sont plus horribles que les douleurs de la première naissance car celui qui naît naît seul, mais celui qui renaît fait souvent naître avec lui une multitude. C’est dire que nul ne peut se dispenser de ressentir douloureusement la passion de la solitude et de l’absurde qui veut apporter à ceux qu’il aime la consolation de la compagnie et le poids du sens.
