• 15 mai 2005
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Solitude

Manhattan, New York

Dans leur Règle, il est dit que les Missionnaires de la Charité se doi­vent de servir les plus pau­vres des pau­vres. A Points-Cœur, il est de notre mis­sion de conso­ler parmi ceux qui souf­frent, ceux qui souf­frent le plus. Les plus pau­vres… les plus souf­frants… c’est là une indi­ca­tion, mais une indi­ca­tion qui, en elle-même, n’est pas d’une grande pré­ci­sion. Où se situe, en effet, la plus grande des pau­vre­tés ? Où se situe la plus grande des souf­fran­ces ? Spontanément la pau­vreté est pour nous liée au vide du porte-mon­naie, la souf­france à la mala­die… Le chemin que, depuis quinze ans, nous fai­sons chaque jour à Points-Cœur, nous permet de décou­vrir tout autre chose : la plus grande pau­vreté, plus que du manque d’argent, vient du manque de sens ; la plus grande souf­france, plus que de la dou­leur phy­si­que, vient du manque de rela­tion. En un mot, la plus grande pau­vreté se nomme sans doute absurde, la plus grande souf­france soli­tude. Paradoxalement, on a par­fois l’impres­sion que plus la civi­li­sa­tion pro­gresse, plus pro­gres­sent aussi l’absurde et la soli­tude. Et que si l’on veut trou­ver ces deux fléaux à l’état le plus pur, il faut aller là où se trouve le fleu­ron du pro­grès tech­no­lo­gi­que.

Toutefois, avant de se rendre ici et là pour dépis­ter les accès de ces fléaux, il faut se pen­cher sur soi-même. Absurde et soli­tude nous ont pris d’assaut plus que nous ne l’ima­gi­nons. A coup sûr, nous sommes tous fils d’un même siècle. Il y a bien des soirs et des matins, et même des pleins midis, où notre cœur crie d’une angoisse irré­pres­si­ble. Nous avons tout à coup si peur que notre vie ait été ter­ri­ble­ment vide, que notre pas­sage ici-bas n’ait servi à rien et à per­sonne, que nos liens aux autres soient fan­to­ma­ti­ques – une amitié de cin­quante ans est si rare ! –… Nous avons tout à coup si peur de tout et de rien… Nous ne savons pas pour­quoi, nous ne savons pas si c’est nous, nous ne savons pas si ce sont les autres en nous… Et aucun appel télé­pho­ni­que sur le cel­lu­laire qui ne nous quitte plus, aucune musi­que de l’i.pod qui pend à notre cein­ture ne peut apai­ser cette crise d’"absur­di­nite", cet accès de « soli­tu­di­nite » qui nous a sou­dain happé. Tout sens se cache… Toute com­pa­gnie est voilée…

A défaut de pou­voir réel­le­ment s’évader, on peut rêver de le faire, mais on n’apprend pas la com­pas­sion en fuyant sa propre dou­leur. On n’entre pas dans le mal du siècle si l’on n’embrasse pas le sien. Douleur de notre cœur qui va finir par rejoin­dre la souf­france du monde et se mêler indis­so­cia­ble­ment à elle. Ainsi le cri du dedans ne tarde pas à reten­tir au-dehors. Et le cri du dehors à nous assour­dir au-dedans. Cri du dehors, cri du dedans… Finalement un seul et même cri : celui d’une huma­nité cru­ci­fiée qui s’incarne en ma chair !

Et quand nous ne savons vrai­ment plus rien de ce pour­quoi tout est, quand nous ne reconnais­sons plus le visage de per­sonne comme un visage ami, il nous faut penser que, de fait, nous sommes comme enfer­més dans le grand Samedi. Il fait sombre par toute la terre. Il fait sombre par tout le ciel. L’enfer seul est devant nous. Il dure. Il dure trois jours. Il dure un temps incal­cu­la­ble avec des secondes qui valent des siè­cles. La soli­tude est si longue. Le non-sens si oppres­sant… Et puis cet iti­né­raire à l’appa­rence inco­hé­rente – voire intem­po­relle – peut finir par attein­dre des paroxys­mes ! Paroxysme de la nuit ! Paroxysme de la soli­tude ! Paroxysme de l’absurde ! Paroxysme de l’épreuve ! Ce n’est pas le moment de lâcher. Dans l’ins­tant un paroxysme peut céder la place à son opposé. Parfois la lumière revient sou­dain quand le noir est à son comble… Une autre lumière. Une lumière toute nou­velle. Et la Présence revient quand règne l’absence totale… Une Présence défi­ni­tive capa­ble de com­bler un désert entier – le désert de mon cœur, le désert du cœur de tous les hommes.

Pour l’Aîné, aller jusqu’à ce bout, c’est res­sus­ci­ter. Pour les autres, c’est renaî­tre. Mais les dou­leurs de la re-nais­sance sont plus hor­ri­bles que les dou­leurs de la pre­mière nais­sance car celui qui naît naît seul, mais celui qui renaît fait sou­vent naître avec lui une mul­ti­tude. C’est dire que nul ne peut se dis­pen­ser de res­sen­tir dou­lou­reu­se­ment la pas­sion de la soli­tude et de l’absurde qui veut appor­ter à ceux qu’il aime la conso­la­tion de la com­pa­gnie et le poids du sens.

Père Thierry de Roucy

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