• 1er octobre 2013
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Notre-Dame de Compassion : « Le passage sur l’autre rive »

Presbytère de Pignans, août 2013

Le point commun entre tous ceux qui vivent de cet esprit de com­­pas­­sion, est le pas­­sage sur l’autre rive : le mou­­ve­­ment du moi au toi, le décen­­trage de mon inté­­rêt au tien, en mar­­chant sur les eaux, pas avec un bateau ultra-moderne sans se mouiller les pieds, mais sans sécu­­rité, sans savoir pré­­ci­­sé­­ment ce que l’on va trou­­ver, si ce n’est la joie de suivre l’Agneau sur son chemin vers Jérusalem.

A Jérusalem jus­­te­­ment, la misé­­ri­­corde de Dieu va jusqu’à être clouée sur une croix pour répon­­dre aux cris de tous les Hommes.

Au pied de la croix de son Fils se tenait sa mère.
Jésus a voulu avoir besoin de sa Mère pour aller jusqu’au bout de son sacri­­fice d’amour.
La Mère était debout, tout près de la Croix.
Quand la souf­­france vient visi­­ter une per­­sonne, celle-ci a tou­­jours besoin d’un ami qui soit tout près d’elle et qui se tienne dans l’espé­­rance, signe de son amour gra­­tuit.

Aujourd’hui, ce sont les 5 ans du crash de la banque d’inves­­tis­­se­­ment Lehman Brothers, une des pre­­miè­­res mani­­fes­­ta­­tions de la crise qui conti­­nue d’engen­­drer de nom­­breu­­ses souf­­fran­­ces.
La conclu­­sion de l’arti­­cle d’un jour­­na­­liste new-yor­­kais à ce sujet était la sui­­vante : « Peut-être que l’amour est ce dont le monde de la finance a besoin main­­te­­nant. Peut-être que c’est la seule chose qu’il manque, qui se tra­­duit par un manque d’enga­­ge­­ment et de proxi­­mité ».

Au moment de son immense souf­­france, le Christ a voulu avoir besoin de l’amour de sa Mère. Un amour proche. Aujourd’hui, le mot « dis­­tance » est à la mode : dis­­tance avec son patient pour ne pas souf­­frir, dis­­tance avec son élève pour ne pas être fusion­­nel, dis­­tance avec son ami, pour rester libre et objec­­tif...
Les médias, par­­ti­­cu­­liè­­re­­ment par les images, culti­­vent cette dis­­tance. On a l’impres­­sion d’être tout proche des hor­­reurs que l’on nous montre sans cesse, en nous dévoi­­lant les détails de nom­­breu­­ses catas­­tro­­phes. En fait, on est comme main­­tenu à dis­­tance der­­rière nos écrans sans pou­­voir agir. On est fina­­le­­ment mis à la place des dis­­ci­­ples qui, au moment de la cru­­ci­­fixion, res­­tent éloignés de la croix de leur Seigneur. Ils voient de loin mais ne sont pas impli­­qués direc­­te­­ment dans le drame. Et c’est de là que vient le déses­­poir : ne pas être impli­­qué dans ce qui se joue, dans la rela­­tion, en culpa­­bi­­li­­sant d’être loin.

Marie est toute proche de son Fils et c’est ce qui lui permet d’être debout et de le conso­­ler, de lui donner la force par sa pré­­sence aux mains nues, par son coeur ouvert et impuis­­sant qui vient recueillir le cri du Logos, le silence du Verbe, le sang et l’eau de son côté pour féconder la terre. Jésus n’a pas besoin de regards dis­­tants, de tech­­ni­­ciens, qui ana­­ly­­sent la situa­­tion de loin pour établir un diag­­nos­­tic. Il a besoin de per­­son­­nes qui soient tout près de Lui pour souf­­frir avec Lui et qu’il puisse vivre en elles.

(…) les amis de Points-Cœur sont « ceux qui sont là ». C’est Lakshmi qui tient la main d’un ami qui est sur le point de mourir ; (…) c’est Claire qui recueille le cri de souf­­france de cette épouse abusée par son mari ; encore un autre qui écoute long­­temps son voisin qui lui confie sa dou­­leur à l’appro­­che de la mort de son frère qui s’est sui­­cidé, chose qu’il n’a dite encore à per­­sonne...
Ceux qui sont là. Ceux qui écoutent jusqu’au bout, qui recueille le sang et l’eau des per­­son­­nes mises sur leur chemin au gré des ren­­contres. Ceux qui demeu­­rent là, sans fuir, alors qu’il n’y a pas de résul­­tat visi­­ble immé­­dia­­te­­ment, pas de solu­­tions à appor­­ter, quel­­les soient maté­­riel­­les ou tech­­ni­­ques, la plaie est bien trop pro­­fonde.
Il s’agit alors d’être silen­­cieux, vide de soi, pour écouter ce frois­­se­­ment de roseau, cette demande d’aide, en étant vide de ses pré­­ju­­gés et de son amour propre, pour lais­­ser place à l’autre et se lais­­ser entraî­­ner sur l’autre rive : la rive de l’autre, qui alors n’est plus seul puisqu’un autre habite en lui et lui redonne l’espé­­rance de la com­­mu­­nion : « Il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se conver­­tit ».

Père Raphaël Gaudriot
extrait de l’homé­­lie du 15 sep­­tem­­bre 2013 à la cha­­pelle ND de Compassion à Bulle


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