• 21 juin 2010
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Lettre encyclique CARITAS IN VERITATE (§34)

Caritas in Veritate

FRATERNITÉ, DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIÉTÉ CIVILE

34. L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expé­rience du don. La gra­tuité est pré­sente dans sa vie sous de mul­ti­ples formes qui sou­vent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’exis­tence pure­ment pro­duc­ti­viste et uti­li­ta­riste. L’être humain est fait pour le don ; c’est le don qui exprime et réa­lise sa dimen­sion de trans­cen­dance. L’homme moderne est par­fois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une pré­somp­tion, qui dérive de la fer­me­ture égoïste sur lui-même, qui pro­vient – pour parler en termes de foi – du péché des ori­gi­nes. La sagesse de l’Église a tou­jours pro­posé de tenir compte du péché ori­gi­nel même dans l’inter­pré­ta­tion des faits sociaux et dans la cons­truc­tion de la société : « Ignorer que l’homme a une nature bles­sée, incli­née au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la poli­ti­que, de l’action sociale et des mœurs ». À la liste des domai­nes où se mani­fes­tent les effets per­ni­cieux du péché, s’est ajouté depuis long­temps déjà celui de l’économie. Nous en avons une nou­velle preuve, évidente, en ces temps-ci. La convic­tion d’être auto­suf­fi­sant et d’être capa­ble d’éliminer le mal pré­sent dans l’his­toire uni­que­ment par sa seule action a poussé l’homme à faire coïn­ci­der le bon­heur et le salut avec des formes imma­nen­tes de bien-être maté­riel et d’action sociale. De plus, la convic­tion de l’exi­gence d’auto­no­mie de l’économie, qui ne doit pas tolé­rer « d’influen­ces » de carac­tère moral, a conduit l’homme à abuser de l’ins­tru­ment économique y com­pris de façon des­truc­trice. À la longue, ces convic­tions ont conduit à des sys­tè­mes économiques, sociaux et poli­ti­ques qui ont foulé aux pieds la liberté de la per­sonne et des corps sociaux et qui, pré­ci­sé­ment pour cette raison, n’ont pas été en mesure d’assu­rer la jus­tice qu’ils pro­met­taient. Comme je l’ai affirmé dans mon ency­cli­que Spe salvi, de cette manière on retran­che de l’his­toire l’espé­rance chré­tienne, qui est au contraire une puis­sante res­source sociale au ser­vice du déve­lop­pe­ment humain inté­gral, recher­ché dans la liberté et dans la jus­tice. L’espé­rance encou­rage la raison et lui donne la force d’orien­ter la volonté. Elle est déjà pré­sente dans la foi qui la sus­cite. La cha­rité dans la vérité s’en nour­rit et, en même temps, la mani­feste. Étant un don de Dieu abso­lu­ment gra­tuit, elle fait irrup­tion dans notre vie comme quel­que chose qui n’est pas dû, qui trans­cende toute loi de jus­tice. Le don par sa nature sur­passe le mérite, sa règle est la sura­bon­dance. Il nous pré­cède dans notre âme elle-même comme le signe de la pré­sence de Dieu en nous et de son attente à notre égard. La vérité qui, à l’égal de la cha­rité, est un don, est plus grande que nous, comme l’ensei­gne saint Augustin. De même, notre vérité propre, celle de notre cons­cience per­son­nelle, nous est avant tout « donnée ». Dans tout pro­ces­sus cog­ni­tif, en effet, la vérité n’est pas pro­duite par nous, mais elle est tou­jours décou­verte ou, mieux, reçue. Comme l’amour, elle « ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais, pour ainsi dire, s’impose à l’être humain ».

Parce qu’elle est un don que tous reçoi­vent, la cha­rité dans la vérité est une force qui cons­ti­tue la com­mu­nauté, unifie les hommes de telle manière qu’il n’y ait plus de bar­riè­res ni de limi­tes. Nous pou­vons par nous-mêmes cons­ti­tuer la com­mu­nauté des hommes, mais celle-ci ne pourra jamais être, par ses seules forces, une com­mu­nauté plei­ne­ment fra­ter­nelle ni excé­der ses pro­pres limi­tes, c’est-à-dire deve­nir une com­mu­nauté vrai­ment uni­ver­selle : l’unité du genre humain, com­mu­nion fra­ter­nelle dépas­sant toutes divi­sions, naît de l’appel for­mulé par la parole du Dieu-Amour. En affron­tant cette ques­tion déci­sive, nous devons pré­ci­ser, d’une part, que la logi­que du don n’exclut pas la jus­tice et qu’elle ne se jux­ta­pose pas à elle dans un second temps et de l’exté­rieur et, d’autre part, que si le déve­lop­pe­ment économique, social et poli­ti­que veut être authen­ti­que­ment humain, il doit pren­dre en consi­dé­ra­tion le prin­cipe de gra­tuité comme expres­sion de fra­ter­nité...

BENEDICTUS PP. XVI

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