• 4 juin 2012
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« Les journalistes : pouvoir et responsabilité » à l’occasion du 1er anniversaire du blog Terre de Compassion

De P. Thierry de Roucy :

Ouvrir un blog, fonder un jour­nal, créer une chaîne télé­vi­sée n’est pas un événement banal. Cela engen­dre de gran­des res­pon­sa­bi­li­tés, crée de sérieux devoirs. A l’occa­sion du pre­mier anni­ver­saire de « Terre de Compassion », il est bon d’en pren­dre plus que jamais cons­cience.

Au prin­cipe de la fon­da­tion du blog « Terre de Compassion », cette phrase de saint Jean : « Tout ce que nous avons vu, tout ce que nous avons entendu, tout ce que nous avons touché du Verbe de Vie, nous vous l’annon­çons. »

Au prin­cipe de la fon­da­tion du blog « Terre de com­pas­sion » : l’émerveillement, l’espé­rance, le désir d’enga­ge­ment, l’amour de l’huma­nité.

Un an. It’s just a begin­ning. Le temps de com­pren­dre que, malgré les efforts déployés, tout, ou pres­que, reste à faire. Tant au niveau de la rédac­tion que de la dif­fu­sion, il y a davan­tage à décou­vrir, à appro­fon­dir, à adap­ter.

Un an. Le temps de com­pren­dre que la publi­ca­tion d’un blog est une mis­sion qui dépasse le simple fait de raconter, de faire des comp­tes rendus, de dire ce que le temps nous ins­pire… C’est une mis­sion lourde de tant de devoirs : on ne peut se moquer de son lec­teur, on ne peut le trom­per ni l’égarer. C’est une mis­sion qui fait encore entrer dans la lutte… qui oblige à s’enga­ger, non seu­le­ment vis-à-vis de la réa­lité mais aussi vis-à-vis de ceux qui, sur d’autres adres­ses, d’autres écrans, d’autres pages font œuvre de témoins et de jour­na­lis­tes.

Jamais, en effet, l’impor­tance des mass media nous a paru aussi grande. Ceux qui écrivent, ceux qui des­si­nent, ceux qui fil­ment ont une extrême res­pon­sa­bi­lité. Peut-être même détien­nent-ils un pou­voir plus grand que celui des poli­ti­ques et des économistes, des scien­ti­fi­ques et des artis­tes parce qu’ils peu­vent faire croire ce qu’ils veu­lent de la réa­lité. Beaucoup disent, sans grande enquête préa­la­ble, et cela est ! Quel lec­teur ira, si l’auteur ne le fait pas, enfon­cer son doigt dans le côté de chaque arti­cle, de chaque repor­tage pour en vérifier la vérité ? Quel lec­teur ira com­bat­tre, autre­ment que par un petit com­men­taire, une idée fausse qui pol­luera l’intel­li­gence de dizaine de mil­liers de per­son­nes, qui fera som­brer tout un peuple dans l’idéo­lo­gie, l’illu­sion ou le décou­ra­ge­ment ? Quelques mots adroits, quel­ques images bien choi­sies – repro­duits mille fois comme un leit­mo­tiv – tuent un homme, détrui­sent une poli­ti­que, font s’écrouler un sec­teur finan­cier, engen­drent le mépris pour tout un peuple, une caté­go­rie sociale, une Eglise… Bien des jour­na­lis­tes font entrer le monde dans leur salle d’audien­ces et le condamne d’un coup de repor­tage ou d’arti­cle. A leur insu ou non, ils s’accor­dent le pou­voir de magis­trats uni­ver­sels !

Bien sûr, on ne peut tout véri­fier, on ne peut se rendre dans chaque pays pour s’infor­mer de la jus­tesse et de l’étendue des événements, on ne peut repren­dre l’ensem­ble des dis­cours dits en une heure et conden­sés en une minute… Bien sûr, nous avons besoin de syn­thè­ses, d’un choix d’images, de faits éloquents… Mais qui peut offrir cela sans trem­bler, étant donnée la confiance qu’a priori on lui accorde ?

En ce sens, ces mots d’Albert Camus de 1939, publiés récem­ment dans Le Monde nous sem­blent si justes : « Un jour­na­liste libre ne déses­père pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pou­vait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exci­ter à la haine ou pro­vo­quer le déses­poir. Tout cela est en son pou­voir. »

Quant à ces extraits du dis­cours d’Alexandre Soljénitsyne à Harvard, ils pour­raient être médi­tés et re-médi­tés sans fin par ceux qui osent exer­cer le métier de l’infor­ma­tion : « Quelle res­pon­sa­bi­lité s’exerce sur le jour­na­liste, ou sur un jour­nal, à l’encontre de son lec­to­rat, ou de l’his­toire ? S’ils ont trompé l’opi­nion publi­que en divul­guant des infor­ma­tions erro­nées, ou de faus­ses conclu­sions, si même ils ont contri­bué à ce que des fautes soient com­mi­ses au plus haut degré de l’Etat, avons-nous le sou­ve­nir d’un seul cas, où ledit jour­na­liste ou ledit jour­nal ait exprimé quel­que regret ? Non, bien sûr, cela por­te­rait pré­ju­dice aux ventes. De telles erreurs peut bien décou­ler le pire pour une nation, le jour­na­liste s’en tirera tou­jours. Étant donné que l’on a besoin d’une infor­ma­tion cré­di­ble et immé­diate, il devient obli­ga­toire d’avoir recours aux conjec­tu­res, aux rumeurs, aux sup­po­si­tions pour rem­plir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces men­son­ges s’ins­tal­lent dans la mémoire du lec­teur. Combien de juge­ments hâtifs, irré­flé­chis, super­fi­ciels et trom­peurs sont ainsi émis quo­ti­dien­ne­ment, jetant le trou­ble chez le lec­teur, et le lais­sant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d’opi­nion publi­que, ou la trom­per. De la sorte, on verra des ter­ro­ris­tes peints sous les traits de héros, des secrets d’État tou­chant à la sécu­rité du pays divul­gués sur la place publi­que, ou encore des intru­sions sans ver­go­gne dans l’inti­mité de per­son­nes connues, en vertu du slogan : “Tout le monde a le droit de tout savoir”. Mais c’est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confis­qué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stu­pi­di­tés, les paro­les vaines. Une per­sonne qui mène une vie pleine de tra­vail et de sens n’a abso­lu­ment pas besoin de ce flot pesant et inces­sant d’infor­ma­tion. »

Si la presse néan­moins s’accorde sur un point, c’est que notre époque est dure, que le far­deau de chaque homme est lourd, que la ten­ta­tion de la déses­pé­rance est omni­pré­sente. Plus que qui­conque, les jour­na­lis­tes en sont les témoins dou­lou­reux, mais non sans pou­voir. Selon leur mode, ils peu­vent, sans pour autant dis­si­mu­ler le carac­tère dra­ma­ti­que de la réa­lité, appo­ser un baume sur les plaies de l’huma­nité, encou­ra­ger, défen­dre, pro­po­ser des solu­tions, redon­ner confiance.

Un blog, un quo­ti­dien, un jour­nal télé­visé sont plus que des com­mu­ni­ca­teurs d’infor­ma­tions. Ce sont aussi des avo­cats, des com­pa­gnons, des éducateurs.

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