• 2 octobre 2012
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Leonard Cohen en concert à Toulon et Paris : “J’ai écouté toute la souffrance”

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A 78 ans, Leonard Cohen remonte sur scène ! Depuis le 12 août der­nier, il est de nou­veau en tour­née et sera en France du 26 au 31 sep­tem­bre, à Toulon (26) puis à Paris (28, 29, 30).

La plu­part des chan­sons de Leonard Cohen n’ont pas pris une ride en 40 ans. Elles sem­blent héber­ger toute la pro­fon­deur du cœur humain dans sa misère et dans sa pro­fon­deur. Il parle de la soli­tude, de la sexua­lité, de la guerre, de la drogue, du sui­cide… Certains le trou­vent noir, triste et ennuyeux. Ce sont sou­vent ceux qui fuient la souf­france, la dra­ma­ti­cité de la vie humaine. Au pied de la Croix, beau­coup s’écroulent ou s’enfuient… Leonard chante ! Il regarde toutes ces souf­fran­ces en face, il les fait sien­nes, il s’en fait l’écho, avec dou­leur, avec émotion mais aussi avec espé­rance, comme si sa voix pou­vait être un baume sur le cœur de l’homme.

« I’ve been lis­te­ning 
to all the dis­sen­tion. 
I’ve been lis­te­ning 
to all the pain. 
And I feel that no mat­ter
 what I do for you, 
it’s going to come back again.
 But I think that I can heal it, 
but I think that I can heal it, 
I’m a fool, but I think I can heal it
 with this song. » [1]
(J’ai écouté toute la dou­leur. Et quoi que je fasse pour vous, je sens que cela va reve­nir. Mais je pense que je peux apai­ser ça, mais je pense que je peux apai­ser ça. Je suis fou mais je pense que je peux apai­ser ça avec cette chan­son.)

C’est jus­te­ment parce qu’il écrit avec son cœur que ses chan­sons tou­chent tous les âges et toutes les reli­gions. Son secret, c’est ce cœur à cœur, l’inti­mité, la vérité. Ses chan­sons sont comme des confes­sions, il nous y offre sa vie. Quand il chante, Leonard chante pour un Autre et se donne corps et âme à ceux qui l’écoutent. Il révèle tout ce qu’il est à tra­vers ses écrits : son amour, sa haine, ses angois­ses, sa colère, son amer­tume et son espé­rance. Qui prend le temps de médi­ter ses paro­les, fait sa connais­sance en pro­fon­deur. Dans ses concerts, il ne s’adresse pas au « public » mais à chacun, et c’est la raison pour laquelle il nous rejoint si pro­fon­dé­ment, si indi­vi­duel­le­ment. Il fait ren­trer son public dans un cœur à cœur des plus inti­mes.
« Si la chose devient suf­fi­sam­ment intime et suf­fi­sam­ment per­son­nelle et suf­fi­sam­ment vraie, alors ça va s’adres­ser à tout le monde… C’est la condi­tion pour l’uni­ver­sa­lité, cette inti­mité abso­lue. » [2]

« And you want to travel with her / And you want to travel blind / And you know that she will trust you / For you’ve tou­ched her per­fect body with your mind. » [3]
(Et tu veux voya­ger avec elle / 
Tu veux voya­ger les yeux fermés 
/ Et tu sais qu’elle peut se fier à toi
 / Car tu as touché son corps par­fait
 avec ton esprit.)

« If you want a lover
 / I’ll do any­thing you ask me to 
/ And if you want ano­ther kind of love / 
I’ll wear a mask for you
 / If you want a part­ner
 / Take my hand 
/ Or if you want to strike me down in anger 
/ Here I stand / 
I’m your man… » [4]
(Si tu cher­ches un amant / 
Je ferai ce que tu deman­de­ras / Si tu veux un autre genre d’amour / Je por­te­rai un masque pour toi / 
Si tu veux un asso­cié / Prends ma main / Ou
 si tu veux me frap­per
 parce que tu es en colère / 
Me voici / 
Je suis ton homme…)

Leonard Cohen est un juif et un moine boud­dhiste. Juif par héri­tage, moine boud­dhiste par amitié. En 1993, il ren­contre le Roshi, un maître Zen qui le conduira au monas­tère du Mount Baldy Zen Center de 1994 à 1999. Il y sera ordonné moine boud­dhiste zen en 1996 et pren­dra le nom de Jikan, ce qui signi­fie « le silen­cieux ». « Si le Roshi avait été pro­fes­seur de phy­si­que à Heidelberg, je crois que j’aurais appris l’alle­mand et que j’aurais démé­nagé à Heidelberg. J’avais le sen­ti­ment que le Roshi avait quel­que chose à me mon­trer. […] Il a pris une grande place dans ma vie et est devenu un ami très proche au vrai sens du mot amitié. » [5]

Leonard Cohen ne renie pas sa judaï­cité pour autant. « Quiconque dit que je ne suis pas un juif n’est pas un juif, je suis vrai­ment désolé mais cette déci­sion est finale. » [6] « Je dirais que je suis un homme reli­gieux. J’aime prier mais à qui ma prière s’adresse-t-elle ? Je n’ose­rais pas le dire. »

Ce sens reli­gieux aigu l’ouvre même au chris­tia­nisme auquel plu­sieurs de ses chan­sons font réfé­rence. Il est par­ti­cu­liè­re­ment émerveillé par le « pardon » que pro­pose le Christ : « Mon admi­ra­tion pour le Christ se situe à un niveau tota­le­ment per­son­nel. De tous les gens qui ont laissé leurs noms der­rière eux, je ne crois pas qu’il y ait une figure de la sta­ture morale du Christ. Un homme qui déclare se tenir auprès des voleurs, des pros­ti­tuées, des sans-abris. Sa posi­tion ne peut pas être com­prise. C’est une géné­ro­sité inhu­maine… qui ren­ver­se­rait le monde si elle était embras­sée. » [7]

Cette cons­cience du péché, du pardon, de la misé­ri­corde habite de plus en plus Leonard au fil de sa vie. « La culpa­bi­lité est com­plè­te­ment déva­luée. Pourtant, c’était l’unique mala­die qui bar­rait la route au péché. Que faire ? De nos jours, les gens n’ont qu’une vague connais­sance des textes sacrés, de la Bible. Leurs esprits, leurs corps sont tel­le­ment pol­lués qu’ils n’arri­vent plus à dis­cer­ner la pro­preté, la vérité. On dirait des ani­maux élevés en cap­ti­vité cogi­tant sur la liberté. » [8]

Dans son der­nier album, cette ques­tion revient sans cesse, comme le der­nier grand rendez-vous de sa vie. Cet album contient « L’hymne de péni­tence » comme il appelle sa chan­son « Come hea­ling » dans laquelle il mendie la com­pas­sion sur « sa vie brisée, sur les échardes qu’il porte, sur la croix lais­sée en chemin, sur la soli­tude, sur l’obs­cu­rité… » pour les porter devant « les portes de la Miséricorde ». Et il implore « la gué­ri­son du corps, la gué­ri­son de l’esprit, la gué­ri­son des pen­sées, la gué­ri­son de la raison, la gué­ri­son du cœur… ». [9] Il aspire enfin à la ren­contre de Celui dont sa voix rauque a tou­jours été l’ambas­sa­deur.

Sr Albane

Vu dans le blog Terre de Compassion


Notes

[1] « Minute Prologue »

[2] « Dorman & Rawlins » (1990), p. 326

[3] « Suzanne »

[4] « I’m your man »

[5] Entretien avec Leonard Cohen dans le film « I’m Your Man » réalisé suite au concert-hommage dédié à Leonard Cohen en 2005

[6] « Book of longing » (2006), p. 158

[7] « Dorman & Rawlins » (1990), p. 256

[8] Interview de Leonard Cohen pour l’Express (1992)

[9] Extraits de « Come Healing »

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