La mode est aux statistiques. Depuis quelques décennies, il y a chez l’homme un désir de plus en plus fort de tout évaluer, programmer, quantifier. Les équations rassurent l’homme. Elles lui donnent l’impression d’avoir une certaine maîtrise du passé et du futur, des personnes et des sociétés, des événements et des catastrophes. Il est à craindre cependant que leur développement soit proportionnel à la perte du sens religieux : les mathématiques, en effet, appartiennent à l’homme, le mystère à Dieu !
Si les statistiques sont copieusement utilisées en sociologie, en géographie politique, en économie, elles le sont moins en théologie spirituelle ou mystique… et pourtant ce pourrait être une aide pour mieux accueillir la réalité qui advient. Je cite quelques chiffres presque simplistes : à chaque page d’Evangile ou presque est relaté un événement qui blesse le Christ ; à chacun de ses discours ou presque le Maître, directement ou indirectement, annonce à ses disciples de l’époque et à ses disciples futurs qu’ils devront subir toutes sortes d’épreuves ; sur douze apôtres onze furent tués pour leur Maître ; sur la totalité des saints canonisés une bonne partie mourut martyr et la vie des autres fut une longue suite de souffrances les plus diverses et les plus aigües… Et puis la vie des hommes les plus communs ne cesse d’être fusillée par toutes sortes de maux : qu’il s’agisse du cancer ou de bien d’autres maladies, de rupture affective, d’absence de travail et de moyens, du manque de sens et du désespoir…
C’est dire que même si la souffrance ne nous a pas encore vraiment visités, elle est sans doute à notre porte… La fréquentation de ces chiffres, la lecture de l’Evangile, la méditation de l’histoire de l’Eglise et de l’histoire tout court nous en donnent la quasi certitude. Une telle constatation doit-elle semer en nous la peur ? Non ! Doit-elle nous inciter à douter de la beauté de l’existence ? Non ! Elle doit tout simplement nous provoquer à être vigilants et à nous préparer à affronter la croix dans la paix de Dieu.
Autrement dit, la souffrance n’est pas une surprise. Si elle est présente dans l’Evangile, elle est présente dans notre vie. Si elle emplit l’hagiographie, elle ne peut qu’emplir aussi l’histoire de notre existence. Et pourquoi en est-il ainsi ? A cause du péché originel ? D’un défaut de fabrication du monde ? Du mauvais usage de notre liberté ? D’un Dieu sadique ? On peut y réfléchir longuement, chercher les causes du mal en étudiant philosophie et théologie, science de la nature et du cosmos sans être ni apaisés, ni fortifiés. Pour ma part, j’avoue que je ne sais pas très bien. Il y a tant de causes à notre souffrance, si entremêlées les unes aux autres, que c’est souvent une souffrance supplémentaire que de vouloir les décortiquer… Et de savoir que c’est la faute du péché d’Adam, du mien ou de mon frère, de toute façon, ne me cause guère d’apaisement.
Je ne sais donc pas bien d’où vient cette souffrance qui m’atteint chaque jour et qui, quotidiennement, atteint chaque homme, mais je sais que celui qui souffre est le frère de Celui qui a porté sa croix et a sauvé le monde, est membre d’un corps dont la Tête est blessée à mort. Cette souffrance n’est donc pas, comme on le dit souvent, un triste hasard ou une mauvaise chance, c’est une visitation, un mystère, une purification pour plus d’être… c’est peut-être un trésor potentiel à reconnaître et à user justement.
C’est que si la souffrance nous surprend et nous échoit comme un corps étranger dont spontanément nous voulons à tout prix nous débarrasser – et de fait, cela nous coûte généralement très cher : les thérapies en tout genre sont terriblement onéreuses ! –, nous nous trouvons en face d’elle terriblement démunis et impuissants. Quand elle l’atteint, l’adulte redevient souvent un petit enfant colérique et sombre. Et il est vrai qu’il n’y a guère d’école pour apprendre à souffrir, comme il n’y a guère d’écoles pour apprendre les choses essentielles de la vie. Et si déjà, quand on y est un tant soit peu préparé, la souffrance provoque un choc, un chamboulement jusque dans les profondeurs de l’être, quand on vit en l’ignorant, son intrusion en nous ne peut que créer soudain un déséquilibre total, faire naître une révolte, engendrer une tristesse et une désespérance qui longtemps durent et blessent beaucoup autour de soi. De nos jours, on enlève les crucifix, on supprime les calvaires, on ne garde pas chez soi les morts jusqu’à leur enterrement, on utilise un vocabulaire voilé pour atténuer ce qui fait mal : on peut discuter de l’opportunité de telles mesures, mais, ce faisant, la mémoire de l’inévitable passion disparaît, et c’est regrettable. Il n’est que dans les mass media que l’on présente les effets du mal – et là on les présente avec une telle outrance… une telle violence… avec si peu d’espérance… si peu de respect… qu’on ne peut aussi que chercher à les oublier.
De fait, ce qui prépare le cœur à la croix, ce n’est ni un livre, ni une thérapie préventive, ni des efforts d’insensibilisation et d’endurcissement, c’est une amitié. Une amitié profonde et intelligente, ancienne et actuelle avec le Christ. Une amitié fidèle avec les pauvres, les malades, les « blessés de la vie ». Ces amitiés, en effet, nous ouvrent à la réalité tout entière et nous aident, en dilatant notre intelligence et notre cœur, à percevoir le caractère positif de tout ce qui survient dans notre vie. Sans de telles amitiés nous perdons peu à peu le sens de l’existence et de tout ce qui survient en elle. Evangéliser, montrer le chemin du Christ, aider à vivre avec Lui et à être pénétré des Béatitudes n’est donc pas seulement une question d’adhésion à une croyance ou à une religion, c’est une question de liberté, de croissance dans la sagesse et de salut.
