• 15 mars 2007
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La souffrance, une surprise ?

Sr Mariana et Gwendolyn du « Care Center » que nous visitons à New York

La mode est aux sta­tis­ti­ques. Depuis quel­ques décen­nies, il y a chez l’homme un désir de plus en plus fort de tout évaluer, pro­gram­mer, quan­ti­fier. Les équations ras­su­rent l’homme. Elles lui don­nent l’impres­sion d’avoir une cer­taine maî­trise du passé et du futur, des per­son­nes et des socié­tés, des événements et des catas­tro­phes. Il est à crain­dre cepen­dant que leur déve­lop­pe­ment soit pro­por­tion­nel à la perte du sens reli­gieux : les mathé­ma­ti­ques, en effet, appar­tien­nent à l’homme, le mys­tère à Dieu !

Si les sta­tis­ti­ques sont copieu­se­ment uti­li­sées en socio­lo­gie, en géo­gra­phie poli­ti­que, en économie, elles le sont moins en théo­lo­gie spi­ri­tuelle ou mys­ti­que… et pour­tant ce pour­rait être une aide pour mieux accueillir la réa­lité qui advient. Je cite quel­ques chif­fres pres­que sim­plis­tes : à chaque page d’Evangile ou pres­que est relaté un événement qui blesse le Christ ; à chacun de ses dis­cours ou pres­que le Maître, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, annonce à ses dis­ci­ples de l’époque et à ses dis­ci­ples futurs qu’ils devront subir toutes sortes d’épreuves ; sur douze apô­tres onze furent tués pour leur Maître ; sur la tota­lité des saints cano­ni­sés une bonne partie mourut martyr et la vie des autres fut une longue suite de souf­fran­ces les plus diver­ses et les plus aigües… Et puis la vie des hommes les plus com­muns ne cesse d’être fusillée par toutes sortes de maux : qu’il s’agisse du cancer ou de bien d’autres mala­dies, de rup­ture affec­tive, d’absence de tra­vail et de moyens, du manque de sens et du déses­poir…

C’est dire que même si la souf­france ne nous a pas encore vrai­ment visi­tés, elle est sans doute à notre porte… La fré­quen­ta­tion de ces chif­fres, la lec­ture de l’Evangile, la médi­ta­tion de l’his­toire de l’Eglise et de l’his­toire tout court nous en don­nent la quasi cer­ti­tude. Une telle cons­ta­ta­tion doit-elle semer en nous la peur ? Non ! Doit-elle nous inci­ter à douter de la beauté de l’exis­tence ? Non ! Elle doit tout sim­ple­ment nous pro­vo­quer à être vigi­lants et à nous pré­pa­rer à affron­ter la croix dans la paix de Dieu.

Autrement dit, la souf­france n’est pas une sur­prise. Si elle est pré­sente dans l’Evangile, elle est pré­sente dans notre vie. Si elle emplit l’hagio­gra­phie, elle ne peut qu’emplir aussi l’his­toire de notre exis­tence. Et pour­quoi en est-il ainsi ? A cause du péché ori­gi­nel ? D’un défaut de fabri­ca­tion du monde ? Du mau­vais usage de notre liberté ? D’un Dieu sadi­que ? On peut y réflé­chir lon­gue­ment, cher­cher les causes du mal en étudiant phi­lo­so­phie et théo­lo­gie, science de la nature et du cosmos sans être ni apai­sés, ni for­ti­fiés. Pour ma part, j’avoue que je ne sais pas très bien. Il y a tant de causes à notre souf­france, si entre­mê­lées les unes aux autres, que c’est sou­vent une souf­france sup­plé­men­taire que de vou­loir les décor­ti­quer… Et de savoir que c’est la faute du péché d’Adam, du mien ou de mon frère, de toute façon, ne me cause guère d’apai­se­ment.

Je ne sais donc pas bien d’où vient cette souf­france qui m’atteint chaque jour et qui, quo­ti­dien­ne­ment, atteint chaque homme, mais je sais que celui qui souf­fre est le frère de Celui qui a porté sa croix et a sauvé le monde, est membre d’un corps dont la Tête est bles­sée à mort. Cette souf­france n’est donc pas, comme on le dit sou­vent, un triste hasard ou une mau­vaise chance, c’est une visi­ta­tion, un mys­tère, une puri­fi­ca­tion pour plus d’être… c’est peut-être un trésor poten­tiel à reconnaî­tre et à user jus­te­ment.

C’est que si la souf­france nous sur­prend et nous échoit comme un corps étranger dont spon­ta­né­ment nous vou­lons à tout prix nous débar­ras­ser – et de fait, cela nous coûte géné­ra­le­ment très cher : les thé­ra­pies en tout genre sont ter­ri­ble­ment oné­reu­ses ! –, nous nous trou­vons en face d’elle ter­ri­ble­ment dému­nis et impuis­sants. Quand elle l’atteint, l’adulte rede­vient sou­vent un petit enfant colé­ri­que et sombre. Et il est vrai qu’il n’y a guère d’école pour appren­dre à souf­frir, comme il n’y a guère d’écoles pour appren­dre les choses essen­tiel­les de la vie. Et si déjà, quand on y est un tant soit peu pré­paré, la souf­france pro­vo­que un choc, un cham­bou­le­ment jusque dans les pro­fon­deurs de l’être, quand on vit en l’igno­rant, son intru­sion en nous ne peut que créer sou­dain un désé­qui­li­bre total, faire naître une révolte, engen­drer une tris­tesse et une déses­pé­rance qui long­temps durent et bles­sent beau­coup autour de soi. De nos jours, on enlève les cru­ci­fix, on sup­prime les cal­vai­res, on ne garde pas chez soi les morts jusqu’à leur enter­re­ment, on uti­lise un voca­bu­laire voilé pour atté­nuer ce qui fait mal : on peut dis­cu­ter de l’oppor­tu­nité de telles mesu­res, mais, ce fai­sant, la mémoire de l’iné­vi­ta­ble pas­sion dis­pa­raît, et c’est regret­ta­ble. Il n’est que dans les mass media que l’on pré­sente les effets du mal – et là on les pré­sente avec une telle outrance… une telle vio­lence… avec si peu d’espé­rance… si peu de res­pect… qu’on ne peut aussi que cher­cher à les oublier.

De fait, ce qui pré­pare le cœur à la croix, ce n’est ni un livre, ni une thé­ra­pie pré­ven­tive, ni des efforts d’insen­si­bi­li­sa­tion et d’endur­cis­se­ment, c’est une amitié. Une amitié pro­fonde et intel­li­gente, ancienne et actuelle avec le Christ. Une amitié fidèle avec les pau­vres, les mala­des, les « bles­sés de la vie ». Ces ami­tiés, en effet, nous ouvrent à la réa­lité tout entière et nous aident, en dila­tant notre intel­li­gence et notre cœur, à per­ce­voir le carac­tère posi­tif de tout ce qui sur­vient dans notre vie. Sans de telles ami­tiés nous per­dons peu à peu le sens de l’exis­tence et de tout ce qui sur­vient en elle. Evangéliser, mon­trer le chemin du Christ, aider à vivre avec Lui et à être péné­tré des Béatitudes n’est donc pas seu­le­ment une ques­tion d’adhé­sion à une croyance ou à une reli­gion, c’est une ques­tion de liberté, de crois­sance dans la sagesse et de salut.

Père Thierry de Roucy

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