• 28 août 2012
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La « grande experte de la mort chrétienne »

Liban, Cana, 2006 © Paul Walter

Le « oui » de Marie n’est pas un de ses « oui-oui », « oui-non », tels qu’on en pro­nonce de mul­ti­ples chaque jour. Le « oui » de Marie est un événement, il est une dis­po­si­tion qui absorbe toute sa vie, il est un sens qui donne à sa mis­sion la plé­ni­tude de sa fécondité. De ce « oui », tout jaillit – son souf­fle, sa prière, ses actes – et est rap­porté à lui comme à son centre. Bref, Marie ne vit que pour pro­non­cer ce mot, mieux : que pour être ce « oui » au Père sous la motion de I’Esprit-Saint.

Tout ce que com­porte ce « oui », nous ne pou­vons à peine le soup­çon­ner. Il équivaut, en effet, à un : « Je suis à Toi, mon Dieu, corps et âme, sans réserve, sans condi­tion, sans pré­fé­rence, sans désir, sans garan­tie. Et de ce que tu vas faire avec ce “oui”, je ne sais rien et ne veux rien savoir ». Anéantissement, renon­ce­ment, dépouille­ment, aban­don, désap­pro­pria­tion, obéis­sance, pau­vreté, chas­teté, sacrifice ; les mots sont insuffi­sants pour expri­mer ce qu’il y a aussi, dans ce « oui » d’action, de richesse, de coo­pé­ra­tion, d’alliance, de noces. Et s’il nous faut le définir, nous dirions que le « oui » de Marie, c’est Marie elle-même, depuis le pre­mier moment de sa concep­tion jusqu’à l’éternité, c’est Marie dans son mys­tère envers les Trois.

Le « oui » à Dieu cepen­dant – que ce soit celui de la Très Sainte Vierge, de Jésus ou de tous les saints – ne permet pas d’échapper à la souf­france qui vient du « non » des pre­miers temps et qu’à pré­sent il faut féconder par l’amour. Le cha­pi­tre dou­zième de L’Apocalypse, entendu il y a un ins­tant, le mani­feste suprê­me­ment. La Femme revê­tue du Soleil, c’est-à-dire impré­gnée, enve­lop­pée de l’Amour de Dieu, la Femme qui, comme Reine, a une cou­ronne de douze étoiles sur la tête, cette Femme – Marie – crie. Elle crie « dans les dou­leurs et le tra­vail de l’enfan­te­ment ». Elle crie parce qu’Elle pré­voit le destin de l’enfant qu’Elle met au monde, de celui-ci – l’Unique –, et de tous les autres. _ Elle crie parce qu’Elle est au cœur de la lutte : le Dragon est là, devant Elle, pour L’atta­quer dans ce qu’Elle a de plus pré­cieux encore que sa propre vie : celle de l’enfant qu’éternellement Elle engen­dre – Jésus et chacun de nous !

Ces cris de la Femme revê­tue du Soleil, tout autant que le glaive de dou­leurs annoncé par Syméon, ne peut lais­ser de doutes : dans chaque « oui » de Marie est cachée une mort. C’est celle du pas­sage cons­tant « de la vie en soi-même à la vie en Dieu » [1]. Et parce que l’exis­tence de Marie toute entière a été cette Pâque de chaque ins­tant, la Très Sainte Vierge a bien mérité le titre que lui accorde un des plus grands théo­lo­giens de notre temps, celui de « grande experte de la mort chré­tienne » [2].

Au jour de l’Annonciation, la dis­po­ni­bi­lité de la Servante est telle qu’Elle devient Mère. Parce que son fiat est illi­mité, Dieu donne à Marie une fécondité illi­mi­tée : Il lui donne d’offrir sa propre chair pour qu’Il puisse s’incar­ner dans l’uni­vers qu’Il a créé. Le vœu de vir­gi­nité de l’humble Servante, Dieu le comble en La choi­sis­sant comme Mère du Roi des siè­cles ! Jamais de part et d’autre, on put aller plus loin dans le don, dans l’amour !

Et quand, après les dou­lou­reu­ses années de soli­tude qui sui­vi­rent la Résurrection et l’Ascension de Jésus, le Fils va l’appe­ler à Lui comme l’Epoux du Cantique des Cantiques : « Viens, ma bien-aimée ! » son « oui » va faire écho à celui de Sa mère : comme Elle, un jour, L’avait accueilli en son sein en Lui don­nant son corps et son âme, le Christ, à son tour, l’accueille en son sein – au sein des Trois –, en La rem­plis­sant de Son Esprit et en don­nant déjà à son corps la gloire qui vient de Sa propre résur­rec­tion : la Femme, Marie, est revê­tue de soleil ! Elle est entou­rée de splen­deur et d’éclat ! Elle est cou­ron­née de douze étoiles ! Et c’est l’ultime « oui », le « oui » à la mort par laquelle il lui faut passer comme des­cen­dante d’Eve qui réa­lise cet accom­plis­se­ment. Et tout ce que Marie avait médité dans son cœur va alors lui appa­raî­tre en pleine lumière. Elle va voir le mys­tère en vérité. Le voile tombe devant les yeux de la Mère. Marie ne croit plus, mais Elle voit. Et dans le regard du Fils, Elle com­prend le sens de ses moin­dres souf­fran­ces, renon­ce­ments et sacri­fi­ces. Marie ne crie plus, mais Elle vit. Et dans la vie du Fils glo­rieux, Elle décou­vre la fécondité de chaque ins­tant de sa mis­sion pour l’Eglise. Et, sur­tout, Son Fils que – bien sûr –, Elle a adoré, mais aussi porté dans ses bras, allaité, habillé, voilà qu’Elle Le contem­ple radieux de gloire, dans toute la lumière de sa divi­nité. Et l’Esprit-Saint qui L’a cou­verte de son ombre, qui a fécondé son « oui » ! Et le Père de qui Jésus ne ces­sait de parler, ce Père dont Elle se sent tel­le­ment la fille, voilà qu’à pré­sent Elle les contem­ple ! Pouvons-nous ima­gi­ner un ins­tant pareille joie !

P. Thierry de Roucy

[1]. Hans Urs von Balthasar, Triple Couronne, éd. Lethielleux, Paris, 1978, p. 115.
[2]. Op. cit., p. 115.

Vu dans Terre de Compassion, le 15 août 2012


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