• 13 janvier 2015
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L’obole de la pauvre veuve, ou trois compotes et un yaourt

Sr Aurélie, Flassans/Issole, décembre 2014

Un après-midi, je rends visite à notre amie Simone, dans une maison de conva­les­cence de Marseille. Elle et son mari habi­tent à Marseille la moitié de l’année, et les mois d’été, à Flassans. Elle, a dû subir une opé­ra­tion. Lui, a fait un malaise la semaine pré­cé­dente, et est encore à l’hôpi­tal. Dans la cham­bre de Simone, un lit vide attend son mari, dont elle se lan­guit ter­ri­ble­ment. Elle pleure quand j’arrive, m’expli­quant sa soli­tude.
Mais est tel­le­ment heu­reuse de me voir ! Elle me montre un petit flan au cho­co­lat, qui trône sur une assiette à des­sert. « C’est mon des­sert de ce midi. Je ne l’ai pas mangé, je vou­lais vous offrir quel­que chose. » Je reste sans voix, confuse et émerveillée. Sans doute est-ce l’une des seules peti­tes choses qui vien­nent adou­cir ses jour­nées, et elle me l’offre. C’est dire si elle m’atten­dait… Je passe avec elle un moment d’excep­tion, fort animé : elle me raconte, de sa bonne voix de mar­seillaise -sans doute les infir­miè­res, même au fond du cou­loir, en pro­fi­tent-elles aussi !- le Flassans typi­que, les cou­tu­mes pro­ven­ça­les, la pas­to­rale des san­tons, avec une des­crip­tion minu­tieuse de ceux de sa crèche, qui sont même habillés. Pour clô­tu­rer le tout, j’ai le droit de l’enten­dre chan­ter, de sa voix assu­rée -malgré quel­ques trous de mémoire pour les paro­les- la chan­son des san­tons ! Elle m’écrit une liste de ses amis flas­sa­nais qu’elle nous demande d’aller saluer de sa part, et comme elle ne se sou­vient pas de tous les noms, cela donne « la dame qui habite près du pont, la maison aux chats, avec des fleurs ; la jeune dame blonde veuve, 2ème maison à droite dans la rue de la source du colom­bier… ». Cela nous promet un beau jeu de piste dans le vil­lage !

Au moment de repar­tir, elle me dit : « J’ai quel­que chose pour vous ». « Vous savez ici, je n’ai vrai­ment rien : je n’ai pas mon mari ; nous n’avons pas le droit d’avoir de l’argent ; on m’a retiré même mes bijoux pour l’opé­ra­tion. Mais j’ai quel­ques com­po­tes que je vou­drais vous donner. » Je com­mence par pro­tes­ter à l’idée de la dépouiller de ses seules dou­ceurs. J’ima­gine que peut-être, sa fille est venue lui appor­ter ces com­po­tes pour amé­lio­rer l’ordi­naire. Et moi qui ce soir vais manger la dinde de Thanksgiving ! Elle insiste. Elle va cher­cher sur le rebord de sa fenê­tre trois peti­tes com­po­tes et un yaourt, et les emballe, d’un geste lent mais assuré, dans du papier sopa­lin, en fai­sant bien les plis, comme si elle embal­lait son trésor le plus pré­cieux, me disant que nous les man­ge­rons en com­mu­nauté. Nous pas­sons par la cha­pelle, puis elle me rac­com­pa­gne jusqu’à la porte.

Je prends le chemin du tram en repen­sant à l’obole de la veuve si pauvre, qui donne toute sa for­tune en quel­ques pié­cet­tes, l’évangile du début de la semaine. Un yaourt et trois com­po­tes : voilà mon sac lesté du trésor le plus pré­cieux ! Et mon cœur émerveillé, de ce que seuls les pau­vres savent tout rece­voir… et tout donner , et de ce que ceux qui pleu­rent savent conso­ler !

Sr Aurélie


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