Chers frères et sœurs,
Que sommes-nous venus fêter ce matin en cette église de Beit-Mery ? L’engagement de sœur Haïfa pour le Seigneur, un pas de liberté qu’elle effectue en offrant toute sa vie gratuitement à Sa Personne et à Sa mission ? Avant tout cela, nous fêtons le Seigneur Lui-même, Sa méthode, Lui qui choisit toujours des personnes pour se faire connaître à tous.
Un mystère d’élection
Pourquoi Haïfa ? Membre de cette si belle famille Wakim si accueillante et si profondément chrétienne, ayant grandi dans cette paroisse où le père Pierre nous accueille si gentiment ; artiste formée aux beaux arts à Beyrouth, Haïfa ne semblait-elle pas appelée à tellement autre chose ? Mais voilà, le Seigneur l’a regardée. A travers l’amitié des jeunes de Points-Cœur, à travers sa prière, elle a toujours plus acquis la certitude que le Seigneur désirait sa vie, pour Lui, pour la gloire de son Père.
L’Eglise a laissé sagement mûrir cet appel à travers le noviciat, la formation, les différents engagements temporaires. Te voila donc, sœur Haïfa, parvenue au moment tant attendu où tu prononceras tes vœux définitifs entre les mains de sœur Marie de Bethléem, ta supérieure, en t’engageant pour toujours dans la congrégation des Servantes de la Présence de Dieu. Nous le savons tous, chaque cœur humain aspire à cette maturité du don de soi « pour toujours ». Toute vraie histoire d’amour exige ce « pour toujours ».
Prononcer des vœux, cela signifie littéralement se « vouer à », se « dévouer à ». Le pas que tu fais maintenant consiste à répondre à ce regard que Jésus, notre Seigneur, a daigné poser sur toi. Répondre avant toute chose à son amour de prédilection, à son amour nuptial. Répondre en te vouant totalement à Lui. Pour ce faire, tu Lui offres ta propre vie, dans un geste qui intègre tout ton passé, ton présent et ton futur. A sa Personne et à sa mission, tu te livres simplement, de tout ton cœur, intégralement, comme une épouse.
Le Cardinal von Balthasar, grand théologien, aimait dire qu’il n’y avait en fait qu’un seul vœu qui contenait tous les autres, celui de la « mise à disposition » au Seigneur. Vœu qu’il te faudra reprendre chaque matin pour en vivre à chaque instant et dans toutes les circonstances où tu seras placée. Saint Ignace de Loyola appelait cela la « Sainte Indifférence », c’est-à-dire la disponibilité intérieure à toutes les missions que le Seigneur voudra te confier, à tous les états d’âme par lesquels Il voudra te faire passer pour finalement partager Ses propres sentiments car « Lui qui était de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais s’anéantit Lui-même, prenant la condition de Serviteur ». (Ph 2, 11). Charles de Foucault que nous aimons tant résumait cette attitude unique dans sa grande prière : « Fais de moi ce qu’Il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je suis prêt à tout, j’accepte tout ».
Ce vœu unique peut aussi être regardé selon trois angles de vue, comme la Tradition de l’Eglise l’a toujours fait : la pauvreté, la chasteté, l’obéissance.
Sœur Haïfa, tu choisis donc d’être pauvre, c’est-à-dire non attachée à tes biens. Il existe des religieux qui ne possèdent presque rien mais qui sont très attachés au peu qu’ils possèdent : leur livre de prière, leurs habits, leurs chambres et surtout leur temps dont ils sont très avares. D’autres qui disposent de beaucoup de moyens pour la mission, qui gèrent de l’argent mais qui eux, sont détachés de cela. Être pauvre veut dire posséder les choses comme le Christ Lui-même les possédait c’est-à-dire pour le Royaume, pour la mission, pour les « affaires du Père ». En t’engageant à la pauvreté évangélique, tu choisis donc de ne rien posséder pour satisfaire ton besoin d’avoir, d’accumuler toujours plus comme pour se garantir des sécurités. Tout ce qui est tien sera utilisé pour la mission, mis à disposition du Christ et de son Royaume. Absolument tout.
Tu choisis également d’être chaste. En plus de tout ce que tu possèdes, tu désires offrir au Christ ton bien le plus précieux : ton propre corps, ta personne. Préférer le Christ, lui donner tes pensées, ton affection, ton cœur, ton corps, c’est cela qui te garantira une disponibilité totale à Dieu, même quand l’heure de la solitude et de la souffrance viendra frapper à ta porte.
Obéissante enfin. Tu choisis de remettre à d’autres ce lieu très particulier qui peut très rapidement devenir une prison : Le lieu de tes décisions, de tes pensées, de tes jugements, de ton libre arbitre. Tu acceptes librement de privilégier la voix de tes supérieurs à la tienne, non dans un renoncement déshumanisant, mais pour avoir appris à y reconnaître la Voix du Seigneur. Voilà l’obéissance à laquelle tu t’engages. Et cette Voix du Seigneur se fait entendre à ceux qui vivent de la foi, même au travers de ces humanités inadéquates que sont celles des supérieurs.
Prononcer ces trois vœux, c’est donc te rendre définitivement disponible au Seigneur et à Sa mission. Tu sais que dans la tradition de ta communauté religieuse, le mot qui synthétise tout cela, c’est celui de Servante. Père Thierry de Roucy notre fondateur utilise souvent l’expression « vivre en état de service » pour qualifier votre vie de Servante de la Présence de Dieu.
Nous tous qui sommes ici présents, nous nous interrogeons. Où doit te conduire cette vie vouée au Seigneur selon les conseils évangéliques ?
Elle doit t’introduire toujours plus dans le monde de la compassion selon le charisme de Points-Cœur. Le père Voillaume disait, à la fin de sa vie, que l’Eglise du XXIème siècle serait conduite à vivre toujours plus une certaine impuissance, qu’elle aurait pour première mission la compassion. En effet, une grande solitude envahit toujours plus la vie de nos contemporains. Après l’époque de l’euphorie et de l’activisme, des constructions et des réalisations de toutes sortes, du développement effréné, l’homme se retrouve devant cette question sérieuse qui le taraude et qu’il doit résoudre tout seul : « Pourquoi la vie, pourquoi ma vie ? Quelle perspective ? Qui m’offrira le bonheur ? Comment sortir de la superficialité, de l’ennui ? ».
Ta vie religieuse te conduira à faire tienne cette question parfois extrêmement douloureuse de ceux qui t’entourent. Servante de la Présence de Dieu, tu vivras toujours plus pour aimer de compassion ce monde, pour lui être présente. Les personnes que tu rencontreras et que le Seigneur voudra bien te confier commenceront à habiter ton cœur. Tu seras amenée à les porter en toi, dans ta prière, jusque dans ta propre chair. Plus que jamais, la vie du monde qui nous entoure a besoin d’être accueillie, recueillie, écoutée, regardée, valorisée. Elle se cherche des havres de Paix, de repos véritable, d’amitié, d’éducation. Ta vie religieuse qui est, certes, une réponse très personnelle à un amour très personnel du Christ pour toi est avant tout ordonnée à cet accueil, à cette hospitalité du cœur, à cette compassion.
Toute ta prière de religieuse sera désormais vécue pour élargir ton cœur aux dimensions catholiques du Cœur du Christ. Tes vœux te stimuleront à ne pas te replier sur toi-même, sur tes impressions, sur ta subjectivité, sur tes besoins affectifs, matériels, sur ton besoin d’autonomie. Ils t’introduiront dans une liberté nouvelle qui te permettra de maintenir ton cœur ouvert à tous et à tout, à leurs joies et à leurs peines, à leurs souffrances, à leur vie, à leur chemin.
Comme le Christ à Emmaüs, tu pourras quitter Jérusalem, descendre, marcher, marcher parfois longtemps avec eux, jusqu’au soir, peut-être jusqu’à la nuit. Comme le Christ, auras-tu certainement le privilège de recueillir cet appel dramatique du cœur de l’homme : "Reste avec nous, il se fait tard"... « Reste avec nous car la nuit tombe »... Appel retenti il y a deux mille ans qui semble plus que jamais si actuel. Reste avec nous, il se fait tard, la nuit gagne, en France ou au El Salvador, partout où le Seigneur t’enverra.
Comme le Christ, seras-tu également témoin de l’éveil de leur être, verras-tu leurs cœurs s’ouvrir, leurs yeux Le reconnaître à la fraction du pain, à l’adoration ou dans l’Eucharistie. Peut-être les verras-tu même tout joyeux, reprendre goût à la vie, courir annoncer à leurs frères l’expérience du cœur brûlant, du Christ Ressuscité, Celui qui ouvre le sens des Ecritures, le sens de l’histoire de chaque vie.
Chère sœur Haïfa, tu sais que je suis en ambassade pour le père Thierry. Tu sais combien il aime votre vocation et l’a toujours accompagnée de son affection paternelle. Toutes tes sœurs à travers le monde, les membres de l’Œuvre Points-Cœur, tes amis du El Salvador s’associent à notre assemblée par la prière. Dans la simplicité d’un Oui que nous savons par avance si inadéquat, si petit, tu t’ouvres à un Oui plus grand, celui de la communion des saints. Par la Litanie, la Liturgie nous invite à nous placer à l’ombre de leur propre Oui, surtout de celui de la Vierge Marie, la première Servante, Notre-Dame de compassion. Avec nous est présent le monde du ciel. Tous s’unissent avec nous au Magnificat de la Vierge Marie : "Il s’est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse". Puis, tous nos défunts, particulièrement ton père qui doit se réjouir profondément, nous accompagnent eux aussi.
Enfin, permets-moi d’ajouter une réflexion. Garde toujours profondément cette conscience de ce que tu es, de ton origine, de ta famille, de ta terre si belle et si meurtrie du Liban, de ceux qui ont cultivé ta foi dans ta paroisse et dans l’Eglise Maronite dont tu es la fille. Respire toujours avec tes deux poumons, comme le disait le bienheureux Jean-Paul II, de l’Orient et maintenant de l’Occident. Ces racines profondes garantiront à ta vie donnée, missionnaire, une assise, une solidité, une force qui te sera aussi nécessaire pour rester fidèle jusqu’au bout. Rappelle-toi enfin, que ce sont eux, tes parents, tes amis, tes frères et sœurs dans la foi, qui t’envoient aujourd’hui, qui t’offrent au Seigneur, qui prient pour que ta vie Lui appartiennent totalement, pour qu’Il en dispose et la rende féconde, qu’Il la transfigure en un « signe émouvant de la Trinité dans l’histoire » pour la gloire de Dieu et le salut de tous les hommes.
