• 29 mai 2011
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Homélie pour les engagements définifs de Sœur Haifa

Sr Haifa prostrée dans l’église maronite Mar Sassine, 29 mai 2011
Beit Mery, Liban, le dimanche 29 mai 2011

Chers frères et sœurs,

Que sommes-nous venus fêter ce matin en cette église de Beit-Mery ? L’enga­ge­ment de sœur Haïfa pour le Seigneur, un pas de liberté qu’elle effec­tue en offrant toute sa vie gra­tui­te­ment à Sa Personne et à Sa mis­sion ? Avant tout cela, nous fêtons le Seigneur Lui-même, Sa méthode, Lui qui choi­sit tou­jours des per­son­nes pour se faire connaî­tre à tous.

Un mys­tère d’élection

Pourquoi Haïfa ? Membre de cette si belle famille Wakim si accueillante et si pro­fon­dé­ment chré­tienne, ayant grandi dans cette paroisse où le père Pierre nous accueille si gen­ti­ment ; artiste formée aux beaux arts à Beyrouth, Haïfa ne sem­blait-elle pas appe­lée à tel­le­ment autre chose ? Mais voilà, le Seigneur l’a regar­dée. A tra­vers l’amitié des jeunes de Points-Cœur, à tra­vers sa prière, elle a tou­jours plus acquis la cer­ti­tude que le Seigneur dési­rait sa vie, pour Lui, pour la gloire de son Père.

L’Eglise a laissé sage­ment mûrir cet appel à tra­vers le novi­ciat, la for­ma­tion, les dif­fé­rents enga­ge­ments tem­po­rai­res. Te voila donc, sœur Haïfa, par­ve­nue au moment tant attendu où tu pro­non­ce­ras tes vœux défi­ni­tifs entre les mains de sœur Marie de Bethléem, ta supé­rieure, en t’enga­geant pour tou­jours dans la congré­ga­tion des Servantes de la Présence de Dieu. Nous le savons tous, chaque cœur humain aspire à cette matu­rité du don de soi « pour tou­jours ». Toute vraie his­toire d’amour exige ce « pour tou­jours ».

Prononcer des vœux, cela signi­fie lit­té­ra­le­ment se « vouer à », se « dévouer à ». Le pas que tu fais main­te­nant consiste à répon­dre à ce regard que Jésus, notre Seigneur, a daigné poser sur toi. Répondre avant toute chose à son amour de pré­di­lec­tion, à son amour nup­tial. Répondre en te vouant tota­le­ment à Lui. Pour ce faire, tu Lui offres ta propre vie, dans un geste qui intè­gre tout ton passé, ton pré­sent et ton futur. A sa Personne et à sa mis­sion, tu te livres sim­ple­ment, de tout ton cœur, inté­gra­le­ment, comme une épouse.

Le Cardinal von Balthasar, grand théo­lo­gien, aimait dire qu’il n’y avait en fait qu’un seul vœu qui conte­nait tous les autres, celui de la « mise à dis­po­si­tion » au Seigneur. Vœu qu’il te faudra repren­dre chaque matin pour en vivre à chaque ins­tant et dans toutes les cir­cons­tan­ces où tu seras placée. Saint Ignace de Loyola appe­lait cela la « Sainte Indifférence », c’est-à-dire la dis­po­ni­bi­lité inté­rieure à toutes les mis­sions que le Seigneur voudra te confier, à tous les états d’âme par les­quels Il voudra te faire passer pour fina­le­ment par­ta­ger Ses pro­pres sen­ti­ments car « Lui qui était de condi­tion divine, ne retint pas jalou­se­ment le rang qui l’égalait à Dieu, mais s’anéan­tit Lui-même, pre­nant la condi­tion de Serviteur ». (Ph 2, 11). Charles de Foucault que nous aimons tant résu­mait cette atti­tude unique dans sa grande prière : « Fais de moi ce qu’Il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je suis prêt à tout, j’accepte tout ».

Ce vœu unique peut aussi être regardé selon trois angles de vue, comme la Tradition de l’Eglise l’a tou­jours fait : la pau­vreté, la chas­teté, l’obéis­sance.

Sœur Haïfa, tu choi­sis donc d’être pauvre, c’est-à-dire non atta­chée à tes biens. Il existe des reli­gieux qui ne pos­sè­dent pres­que rien mais qui sont très atta­chés au peu qu’ils pos­sè­dent : leur livre de prière, leurs habits, leurs cham­bres et sur­tout leur temps dont ils sont très avares. D’autres qui dis­po­sent de beau­coup de moyens pour la mis­sion, qui gèrent de l’argent mais qui eux, sont déta­chés de cela. Être pauvre veut dire pos­sé­der les choses comme le Christ Lui-même les pos­sé­dait c’est-à-dire pour le Royaume, pour la mis­sion, pour les « affai­res du Père ». En t’enga­geant à la pau­vreté évangélique, tu choi­sis donc de ne rien pos­sé­der pour satis­faire ton besoin d’avoir, d’accu­mu­ler tou­jours plus comme pour se garan­tir des sécu­ri­tés. Tout ce qui est tien sera uti­lisé pour la mis­sion, mis à dis­po­si­tion du Christ et de son Royaume. Absolument tout.

Tu choi­sis également d’être chaste. En plus de tout ce que tu pos­sè­des, tu dési­res offrir au Christ ton bien le plus pré­cieux : ton propre corps, ta per­sonne. Préférer le Christ, lui donner tes pen­sées, ton affec­tion, ton cœur, ton corps, c’est cela qui te garan­tira une dis­po­ni­bi­lité totale à Dieu, même quand l’heure de la soli­tude et de la souf­france vien­dra frap­per à ta porte.

Obéissante enfin. Tu choi­sis de remet­tre à d’autres ce lieu très par­ti­cu­lier qui peut très rapi­de­ment deve­nir une prison : Le lieu de tes déci­sions, de tes pen­sées, de tes juge­ments, de ton libre arbi­tre. Tu accep­tes libre­ment de pri­vi­lé­gier la voix de tes supé­rieurs à la tienne, non dans un renon­ce­ment déshu­ma­ni­sant, mais pour avoir appris à y reconnaî­tre la Voix du Seigneur. Voilà l’obéis­sance à laquelle tu t’enga­ges. Et cette Voix du Seigneur se fait enten­dre à ceux qui vivent de la foi, même au tra­vers de ces huma­ni­tés ina­dé­qua­tes que sont celles des supé­rieurs.

Prononcer ces trois vœux, c’est donc te rendre défi­ni­ti­ve­ment dis­po­ni­ble au Seigneur et à Sa mis­sion. Tu sais que dans la tra­di­tion de ta com­mu­nauté reli­gieuse, le mot qui syn­thé­tise tout cela, c’est celui de Servante. Père Thierry de Roucy notre fon­da­teur uti­lise sou­vent l’expres­sion « vivre en état de ser­vice » pour qua­li­fier votre vie de Servante de la Présence de Dieu.

Nous tous qui sommes ici pré­sents, nous nous inter­ro­geons. Où doit te conduire cette vie vouée au Seigneur selon les conseils évangéliques ?

Elle doit t’intro­duire tou­jours plus dans le monde de la com­pas­sion selon le cha­risme de Points-Cœur. Le père Voillaume disait, à la fin de sa vie, que l’Eglise du XXIème siècle serait conduite à vivre tou­jours plus une cer­taine impuis­sance, qu’elle aurait pour pre­mière mis­sion la com­pas­sion. En effet, une grande soli­tude enva­hit tou­jours plus la vie de nos contem­po­rains. Après l’époque de l’eupho­rie et de l’acti­visme, des cons­truc­tions et des réa­li­sa­tions de toutes sortes, du déve­lop­pe­ment effréné, l’homme se retrouve devant cette ques­tion sérieuse qui le taraude et qu’il doit résou­dre tout seul : « Pourquoi la vie, pour­quoi ma vie ? Quelle pers­pec­tive ? Qui m’offrira le bon­heur ? Comment sortir de la super­fi­cia­lité, de l’ennui ? ».

Ta vie reli­gieuse te conduira à faire tienne cette ques­tion par­fois extrê­me­ment dou­lou­reuse de ceux qui t’entou­rent. Servante de la Présence de Dieu, tu vivras tou­jours plus pour aimer de com­pas­sion ce monde, pour lui être pré­sente. Les per­son­nes que tu ren­contre­ras et que le Seigneur voudra bien te confier com­men­ce­ront à habi­ter ton cœur. Tu seras amenée à les porter en toi, dans ta prière, jusque dans ta propre chair. Plus que jamais, la vie du monde qui nous entoure a besoin d’être accueillie, recueillie, écoutée, regar­dée, valo­ri­sée. Elle se cher­che des havres de Paix, de repos véri­ta­ble, d’amitié, d’éducation. Ta vie reli­gieuse qui est, certes, une réponse très per­son­nelle à un amour très per­son­nel du Christ pour toi est avant tout ordon­née à cet accueil, à cette hos­pi­ta­lité du cœur, à cette com­pas­sion.

Toute ta prière de reli­gieuse sera désor­mais vécue pour élargir ton cœur aux dimen­sions catho­li­ques du Cœur du Christ. Tes vœux te sti­mu­le­ront à ne pas te replier sur toi-même, sur tes impres­sions, sur ta sub­jec­ti­vité, sur tes besoins affec­tifs, maté­riels, sur ton besoin d’auto­no­mie. Ils t’intro­dui­ront dans une liberté nou­velle qui te per­met­tra de main­te­nir ton cœur ouvert à tous et à tout, à leurs joies et à leurs peines, à leurs souf­fran­ces, à leur vie, à leur chemin.

Comme le Christ à Emmaüs, tu pour­ras quit­ter Jérusalem, des­cen­dre, mar­cher, mar­cher par­fois long­temps avec eux, jusqu’au soir, peut-être jusqu’à la nuit. Comme le Christ, auras-tu cer­tai­ne­ment le pri­vi­lège de recueillir cet appel dra­ma­ti­que du cœur de l’homme : "Reste avec nous, il se fait tard"... « Reste avec nous car la nuit tombe »... Appel retenti il y a deux mille ans qui semble plus que jamais si actuel. Reste avec nous, il se fait tard, la nuit gagne, en France ou au El Salvador, par­tout où le Seigneur t’enverra.

Comme le Christ, seras-tu également témoin de l’éveil de leur être, verras-tu leurs cœurs s’ouvrir, leurs yeux Le reconnaî­tre à la frac­tion du pain, à l’ado­ra­tion ou dans l’Eucharistie. Peut-être les verras-tu même tout joyeux, repren­dre goût à la vie, courir annon­cer à leurs frères l’expé­rience du cœur brû­lant, du Christ Ressuscité, Celui qui ouvre le sens des Ecritures, le sens de l’his­toire de chaque vie.

Chère sœur Haïfa, tu sais que je suis en ambas­sade pour le père Thierry. Tu sais com­bien il aime votre voca­tion et l’a tou­jours accom­pa­gnée de son affec­tion pater­nelle. Toutes tes sœurs à tra­vers le monde, les mem­bres de l’Œuvre Points-Cœur, tes amis du El Salvador s’asso­cient à notre assem­blée par la prière. Dans la sim­pli­cité d’un Oui que nous savons par avance si ina­dé­quat, si petit, tu t’ouvres à un Oui plus grand, celui de la com­mu­nion des saints. Par la Litanie, la Liturgie nous invite à nous placer à l’ombre de leur propre Oui, sur­tout de celui de la Vierge Marie, la pre­mière Servante, Notre-Dame de com­pas­sion. Avec nous est pré­sent le monde du ciel. Tous s’unis­sent avec nous au Magnificat de la Vierge Marie : "Il s’est penché sur son humble ser­vante, désor­mais tous les âges me diront bien­heu­reuse". Puis, tous nos défunts, par­ti­cu­liè­re­ment ton père qui doit se réjouir pro­fon­dé­ment, nous accom­pa­gnent eux aussi.

Enfin, per­mets-moi d’ajou­ter une réflexion. Garde tou­jours pro­fon­dé­ment cette cons­cience de ce que tu es, de ton ori­gine, de ta famille, de ta terre si belle et si meur­trie du Liban, de ceux qui ont cultivé ta foi dans ta paroisse et dans l’Eglise Maronite dont tu es la fille. Respire tou­jours avec tes deux pou­mons, comme le disait le bien­heu­reux Jean-Paul II, de l’Orient et main­te­nant de l’Occident. Ces raci­nes pro­fon­des garan­ti­ront à ta vie donnée, mis­sion­naire, une assise, une soli­dité, une force qui te sera aussi néces­saire pour rester fidèle jusqu’au bout. Rappelle-toi enfin, que ce sont eux, tes parents, tes amis, tes frères et sœurs dans la foi, qui t’envoient aujourd’hui, qui t’offrent au Seigneur, qui prient pour que ta vie Lui appar­tien­nent tota­le­ment, pour qu’Il en dis­pose et la rende féconde, qu’Il la trans­fi­gure en un « signe émouvant de la Trinité dans l’his­toire » pour la gloire de Dieu et le salut de tous les hommes.

Père Guillaume Trillard

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