Chères sœurs, Frères et sœurs bien-aimés,
Si je vous demandais : « Qui, parmi vous, veut être médecin ? Qui veut être marin ? Qui veut être riche ? Qui veut garder une santé optimale ? », je suis certain que beaucoup d’entre vous lèveraient la main. C’est, en effet, intéressant de soulager ceux qui souffrent ou de parcourir les océans, c’est intéressant de pouvoir acquérir ce que l’on veut sans se préoccuper de l’état de son compte bancaire ou de l’état de sa santé.
Mais la question aujourd’hui est autre. Elle est de savoir qui ambitionne la sainteté. Et c’est là une question beaucoup plus importante que les précédentes car elle englobe le temps et l’éternité et rejoint ce qu’il y a de plus intime et de mystérieux en chacun d’entre nous. Elle vise une perfection – c’est-à-dire un achèvement – total. Mais elle effraie davantage car elle recouvre justement toute notre destinée. Cependant, si je demande à notre assemblée : « Qui veut être saint ? », j’espère avoir, au grand minimum, au moins trois bras levés : "Moi, sœur Bénédicte. Moi, sœur Blandine. Moi, sœur Gabriel".
En disant cela, que voulez-vous dire ? Qu’il vous faut respecter parfaitement les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance que vous allez prononcer dans quelques minutes. Certes, mais aussi – et c’est la liturgie de la solennité de la Toussaint qui nous l’enseigne – qu’il vous faut adorer l’Agneau et Le suivre partout où Il va ; qu’il vous faut aller toujours de l’avant jusqu’à la béatitude plénière.
Les anges et les saints se tiennent éternellement devant la face de l’Agneau. Votre lieu, par anticipation, votre lieu dans la foi, est le même. Votre vie terrestre se situe face à l’Agneau. Avant d’habiter la Fazenda do Natal, San Pedro Perulapan ou Woodbourne, vous habitez dans le Royaume devant l’Agneau… vous habitez au Ciel, là où Il est. Vous habitez là aussi où habite chacune de vos sœurs, chacun de ceux, vivants ou morts, qui vous ont précédé dans cette grande aventure de la sequela Christi. Vous avez la même citoyenneté. Et, cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un visa pour un an, trois ans ou même cinq ans. C’est une résidence définitive. Il n’est que le mode de contemplation qui pourra changer.
Et devant l’Agneau qu’allez-vous faire ? Vous regarder ? Vous agiter ? Vous préoccuper ? Faire le ménage ? Chercher des sponsors ? Non. Découvrir simplement que Dieu est bon, que Dieu est un, que Dieu est beau. Tendre le regard vers Lui. L’adorer. Chanter sa louange : "Honneur, gloire et majesté à notre Dieu !" Voilà votre mission première ! Elle est de prier Dieu et d’entraîner toute la création avec vous devant Lui.
Il faut s’émerveiller de l’Agneau, assis sur le Trône. Mais il faut aussi Le suivre. Car si nous connaissons déjà le terme du chemin, et si, même, en quelque sorte nous y sommes déjà arrivés, il faut encore nous y rendre. Nous sommes sur la route. C’est le paradoxe du jam et sed non etiam, du « déjà et pas encore », repris constamment dans les textes du Concile Vatican II pour définir la condition de l’homme, qui est le constant paradoxe chrétien. Ce qui nous intrigue alors que nous sommes relativement au point de départ, ce sont les étapes du chemin. Même s’il y a quelque chose de redoutable à savoir son avenir proche et lointain, nous en sommes tous assez curieux, ce qui fait la richesse des astrologues. Nous voudrions tous taper Googlemap et avoir le programme du parcours. Mais Googlemap n’accepte pas le ciel comme principe ad quem de nos trajets… L’avenir reste toujours la surprise car ce qui compte ce ne sont pas les étapes du chemin, c’est la compagnie du chemin, c’est le but du chemin, c’est le Chemin lui-même – Chemin dont la vie nous révélera les étapes.
Or nous savons que le chemin n’est autre que Jésus-Christ en personne. Et qui est-Il ? Certes, Il est le bienheureux Fils du Père, mais Il est également Celui dont nous parlent les Béatitudes. Il est le Pauvre. Il est celui qui est doux et humble. Il est celui qui pleure. Il est celui qui est maltraité par la Justice.
Tout sur la route sera fait pour nous identifier progressivement à Lui. C’est l’unique certitude de notre pèlerinage terrestre. A n’en pas douter, nous serons appauvris, adoucis, nous pleurerons, nous serons traités comme des bandits. Cela viendra d’une compagne de communauté qui nous obligera à surpasser nos limites d’amour, d’une maladie qui nous poussera au-delà des limites de l’espérance, d’une calomnie qui nous fera perdre brutalement la face. Attention à ne pas évacuer ces épreuves comme on évacue un obstacle sur le chemin car nous risquerions de perdre l’occasion d’être identifiées à Lui ! La miséricorde de Dieu permet, en effet, que nous n’ayons pas toujours une communauté idéale, un mari ou une femme idéale, un job idéal, un apostolat idéal. Ce qu’elle veut, c’est nous apprendre à durer même si nous voudrions fuir, à nous exercer, à nous sanctifier, à nous exproprier de nous-mêmes.
Devant tous, et devant nous aussi, Jésus proclame, un peu au-dessus de la Mer de Galilée, les fameuses Béatitudes. Elles sont composées comme d’un refrain qui dit : "Bienheureux… bienheureux", un refrain qui nous intéresse bien car nous aimons le bonheur, un refrain qui pourrait presque nous installer dans la plus parfaite quiétude s’il n’était suivi de réalités presqu’inadmissibles, totalement opposées à ce que nous propose le monde en matière de bonheur. Et pourtant le Christ ne peut mentir ! Il ne peut annoncer des choses fausses ! S’il dit : "Bienheureux les pauvres (en esprit) car le Royaume des cieux est à eux !", on ne peut en douter ! S’Il dit : "Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés", ils le seront vraiment et sans doute dès aujourd’hui. Là est l’œuvre de Sa grâce. Une œuvre secrète et efficace pour ceux qui l’acceptent. Combien de fois n’avons-nous pas vu au Honduras comme au Brésil les pauvres nous offrir les trésors du Royaume des Cieux ! Combien n’avons-nous pas vu ceux qui pleuraient en Argentine ou au Salvador nous consoler alors que leurs yeux étaient plus humides que les nôtres ? C’est qu’ils étaient témoins de l’actualité et de la vérité des Béatitudes. En cela, ils étaient bien nos maîtres. Nos vrais maîtres en exégèse. Des maîtres qui ne remettent en question ni l’actualité de la Parole biblique, mais prouvent, à qui veut bien se fonder sur elle, à qui l’accueillent avec un cœur de pauvre, sa totale vérité. L’espérance ne déçoit pas !
Parmi tous ceux qui ont essayé de traduire les Béatitudes, il en est un qui essaya de rendre par des mots français très concrets l’araméen que Jésus utilisa pour s’adresser aux foules. Et il traduit le mot « bienheureux » que l’on peut trouver un peu statique par "En avant !". J’aime bien cette équivalence. En plus de l’expression habituelle, elle est une mise en mouvement, elle comporte un élément de dynamisme. En se rappelant l’événement d’aujourd’hui, vous pourrez dire : "J’ai fait mes engagements définitifs à la Toussaint 2009" ou : "J’ai prononcé mes vœux à Flassans". C’est vrai, mais ces phrases donnent de la réalité quelque chose d’un peu figé, la rapporte comme un événement du passé qui, peut-être, n’aurait plus trop à voir avec la réalité d’aujourd’hui. Vous allez vous engager définivement dans un instant devant le Seigneur représenté par Mère Marie de Bethléem, mais cette action va durer comme présente jusqu’à l’éternité. C’est tous les jours que vous allez être dans l’état d’avoir fait vos vœux, c’est tous les jours que vous vous engagez… C’est tous les jours que vous allez devoir lutter pour être fidèles. Et c’est surtout tous les jours que vous allez être heureuses parce que vous pleurerez ou que vous vous découvrirez si pauvres. De fait, cette décision d’aujourd’hui vous conduit toujours plus loin : « En avant, vous qui aujourd’hui promettez de vivre pauvre, chaste et obéissante… Ne regardez plus en arrière ! N’enjolivez pas votre enfance ! En avant… Il est devant vous Celui que vous suivez, non pas derrière ! Il est devant vous le Royaume où déjà une place vous est préparée… Inutile de partir à la recherche des temps perdus… Fortes de la grâce qui vous inonde aujourd’hui, marchez, marchez toujours sans vous lasser… Le bonheur est là aujourd’hui ! La béatitude est là demain ! Pas de temps à perdre ! »
"Mon âme magnifie le Seigneur, Il s’est penché sur ses humbles servantes. Désormais tous les âges vous diront bienheureuses…"
Amen ! Alléluia !
