• 1er novembre 2009
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Homélie pour les engagements définitifs des sœurs Bénédicte, Blandine et Gabriel

Engagements définitifs des sœurs Gabriel, Blandine et Bénédicte
Flassans, le 1er novembre 2009

Chères sœurs, Frères et sœurs bien-aimés,

Si je vous deman­dais : « Qui, parmi vous, veut être méde­cin ? Qui veut être marin ? Qui veut être riche ? Qui veut garder une santé opti­male ? », je suis cer­tain que beau­coup d’entre vous lève­raient la main. C’est, en effet, inté­res­sant de sou­la­ger ceux qui souf­frent ou de par­cou­rir les océans, c’est inté­res­sant de pou­voir acqué­rir ce que l’on veut sans se préoc­cu­per de l’état de son compte ban­caire ou de l’état de sa santé.

Mais la ques­tion aujourd’hui est autre. Elle est de savoir qui ambi­tionne la sain­teté. Et c’est là une ques­tion beau­coup plus impor­tante que les pré­cé­den­tes car elle englobe le temps et l’éternité et rejoint ce qu’il y a de plus intime et de mys­té­rieux en chacun d’entre nous. Elle vise une per­fec­tion – c’est-à-dire un achè­ve­ment – total. Mais elle effraie davan­tage car elle recou­vre jus­te­ment toute notre des­ti­née. Cependant, si je demande à notre assem­blée : « Qui veut être saint ? », j’espère avoir, au grand mini­mum, au moins trois bras levés : "Moi, sœur Bénédicte. Moi, sœur Blandine. Moi, sœur Gabriel".

En disant cela, que voulez-vous dire ? Qu’il vous faut res­pec­ter par­fai­te­ment les vœux de pau­vreté, de chas­teté et d’obéis­sance que vous allez pro­non­cer dans quel­ques minu­tes. Certes, mais aussi – et c’est la litur­gie de la solen­nité de la Toussaint qui nous l’ensei­gne – qu’il vous faut adorer l’Agneau et Le suivre par­tout où Il va ; qu’il vous faut aller tou­jours de l’avant jusqu’à la béa­ti­tude plé­nière.

Les anges et les saints se tien­nent éternellement devant la face de l’Agneau. Votre lieu, par anti­ci­pa­tion, votre lieu dans la foi, est le même. Votre vie ter­res­tre se situe face à l’Agneau. Avant d’habi­ter la Fazenda do Natal, San Pedro Perulapan ou Woodbourne, vous habi­tez dans le Royaume devant l’Agneau… vous habi­tez au Ciel, là où Il est. Vous habi­tez là aussi où habite cha­cune de vos sœurs, chacun de ceux, vivants ou morts, qui vous ont pré­cédé dans cette grande aven­ture de la sequela Christi. Vous avez la même citoyen­neté. Et, cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un visa pour un an, trois ans ou même cinq ans. C’est une rési­dence défi­ni­tive. Il n’est que le mode de contem­pla­tion qui pourra chan­ger.
Et devant l’Agneau qu’allez-vous faire ? Vous regar­der ? Vous agiter ? Vous préoc­cu­per ? Faire le ménage ? Chercher des spon­sors ? Non. Découvrir sim­ple­ment que Dieu est bon, que Dieu est un, que Dieu est beau. Tendre le regard vers Lui. L’adorer. Chanter sa louange : "Honneur, gloire et majesté à notre Dieu !" Voilà votre mis­sion pre­mière ! Elle est de prier Dieu et d’entraî­ner toute la créa­tion avec vous devant Lui.

Il faut s’émerveiller de l’Agneau, assis sur le Trône. Mais il faut aussi Le suivre. Car si nous connais­sons déjà le terme du chemin, et si, même, en quel­que sorte nous y sommes déjà arri­vés, il faut encore nous y rendre. Nous sommes sur la route. C’est le para­doxe du jam et sed non etiam, du « déjà et pas encore », repris cons­tam­ment dans les textes du Concile Vatican II pour définir la condi­tion de l’homme, qui est le cons­tant para­doxe chré­tien. Ce qui nous intri­gue alors que nous sommes rela­ti­ve­ment au point de départ, ce sont les étapes du chemin. Même s’il y a quel­que chose de redou­ta­ble à savoir son avenir proche et loin­tain, nous en sommes tous assez curieux, ce qui fait la richesse des astro­lo­gues. Nous vou­drions tous taper Googlemap et avoir le pro­gramme du par­cours. Mais Googlemap n’accepte pas le ciel comme prin­cipe ad quem de nos tra­jets… L’avenir reste tou­jours la sur­prise car ce qui compte ce ne sont pas les étapes du chemin, c’est la com­pa­gnie du chemin, c’est le but du chemin, c’est le Chemin lui-même – Chemin dont la vie nous révé­lera les étapes.

Or nous savons que le chemin n’est autre que Jésus-Christ en per­sonne. Et qui est-Il ? Certes, Il est le bien­heu­reux Fils du Père, mais Il est également Celui dont nous par­lent les Béatitudes. Il est le Pauvre. Il est celui qui est doux et humble. Il est celui qui pleure. Il est celui qui est mal­traité par la Justice.

Tout sur la route sera fait pour nous iden­ti­fier pro­gres­si­ve­ment à Lui. C’est l’unique cer­ti­tude de notre pèle­ri­nage ter­res­tre. A n’en pas douter, nous serons appau­vris, adou­cis, nous pleu­re­rons, nous serons trai­tés comme des ban­dits. Cela vien­dra d’une com­pa­gne de com­mu­nauté qui nous obli­gera à sur­pas­ser nos limi­tes d’amour, d’une mala­die qui nous pous­sera au-delà des limi­tes de l’espé­rance, d’une calom­nie qui nous fera perdre bru­ta­le­ment la face. Attention à ne pas évacuer ces épreuves comme on évacue un obs­ta­cle sur le chemin car nous ris­que­rions de perdre l’occa­sion d’être iden­ti­fiées à Lui ! La misé­ri­corde de Dieu permet, en effet, que nous n’ayons pas tou­jours une com­mu­nauté idéale, un mari ou une femme idéale, un job idéal, un apos­to­lat idéal. Ce qu’elle veut, c’est nous appren­dre à durer même si nous vou­drions fuir, à nous exer­cer, à nous sanc­tifier, à nous expro­prier de nous-mêmes.

Devant tous, et devant nous aussi, Jésus pro­clame, un peu au-dessus de la Mer de Galilée, les fameu­ses Béatitudes. Elles sont com­po­sées comme d’un refrain qui dit : "Bienheureux… bien­heu­reux", un refrain qui nous inté­resse bien car nous aimons le bon­heur, un refrain qui pour­rait pres­que nous ins­tal­ler dans la plus par­faite quié­tude s’il n’était suivi de réa­li­tés presqu’inad­mis­si­bles, tota­le­ment oppo­sées à ce que nous pro­pose le monde en matière de bon­heur. Et pour­tant le Christ ne peut mentir ! Il ne peut annon­cer des choses faus­ses ! S’il dit : "Bienheureux les pau­vres (en esprit) car le Royaume des cieux est à eux !", on ne peut en douter ! S’Il dit : "Bienheureux ceux qui pleu­rent car ils seront conso­lés", ils le seront vrai­ment et sans doute dès aujourd’hui. Là est l’œuvre de Sa grâce. Une œuvre secrète et effi­cace pour ceux qui l’accep­tent. Combien de fois n’avons-nous pas vu au Honduras comme au Brésil les pau­vres nous offrir les tré­sors du Royaume des Cieux ! Combien n’avons-nous pas vu ceux qui pleu­raient en Argentine ou au Salvador nous conso­ler alors que leurs yeux étaient plus humi­des que les nôtres ? C’est qu’ils étaient témoins de l’actua­lité et de la vérité des Béatitudes. En cela, ils étaient bien nos maî­tres. Nos vrais maî­tres en exé­gèse. Des maî­tres qui ne remet­tent en ques­tion ni l’actua­lité de la Parole bibli­que, mais prou­vent, à qui veut bien se fonder sur elle, à qui l’accueillent avec un cœur de pauvre, sa totale vérité. L’espé­rance ne déçoit pas !

Parmi tous ceux qui ont essayé de tra­duire les Béatitudes, il en est un qui essaya de rendre par des mots fran­çais très concrets l’ara­méen que Jésus uti­lisa pour s’adres­ser aux foules. Et il tra­duit le mot « bien­heu­reux » que l’on peut trou­ver un peu sta­ti­que par "En avant !". J’aime bien cette équivalence. En plus de l’expres­sion habi­tuelle, elle est une mise en mou­ve­ment, elle com­porte un élément de dyna­misme. En se rap­pe­lant l’événement d’aujourd’hui, vous pour­rez dire : "J’ai fait mes enga­ge­ments défi­ni­tifs à la Toussaint 2009" ou : "J’ai pro­noncé mes vœux à Flassans". C’est vrai, mais ces phra­ses don­nent de la réa­lité quel­que chose d’un peu figé, la rap­porte comme un événement du passé qui, peut-être, n’aurait plus trop à voir avec la réa­lité d’aujourd’hui. Vous allez vous enga­ger défi­ni­ve­ment dans un ins­tant devant le Seigneur repré­senté par Mère Marie de Bethléem, mais cette action va durer comme pré­sente jusqu’à l’éternité. C’est tous les jours que vous allez être dans l’état d’avoir fait vos vœux, c’est tous les jours que vous vous enga­gez… C’est tous les jours que vous allez devoir lutter pour être fidèles. Et c’est sur­tout tous les jours que vous allez être heu­reu­ses parce que vous pleu­re­rez ou que vous vous décou­vri­rez si pau­vres. De fait, cette déci­sion d’aujourd’hui vous conduit tou­jours plus loin : « En avant, vous qui aujourd’hui pro­met­tez de vivre pauvre, chaste et obéis­sante… Ne regar­dez plus en arrière ! N’enjo­li­vez pas votre enfance ! En avant… Il est devant vous Celui que vous suivez, non pas der­rière ! Il est devant vous le Royaume où déjà une place vous est pré­pa­rée… Inutile de partir à la recher­che des temps perdus… Fortes de la grâce qui vous inonde aujourd’hui, mar­chez, mar­chez tou­jours sans vous lasser… Le bon­heur est là aujourd’hui ! La béa­ti­tude est là demain ! Pas de temps à perdre ! »

"Mon âme magnifie le Seigneur, Il s’est penché sur ses hum­bles ser­van­tes. Désormais tous les âges vous diront bien­heu­reu­ses…"

Amen ! Alléluia !

Père Thierry de Roucy

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