• 24 octobre 2009
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Homélie pour les engagements définitifs de Sr Pascale.

Engagements définitifs de Sr Pascale
Genève, le 24 octobre 2009

Un élargissement

Des bou­gies ? Il y en a. Des fleurs ? Il y en a. Des chants ? Il y en a. Est-ce un enter­re­ment ? Il semble pour­tant que, devant l’autel, il n’y ait pas de cer­cueil, mais une sœur qui semble bien vivante. Il semble aussi que le prêtre ne soit vêtu ni de violet ni de noir, mais de blanc et d’or. Et si, dans un ins­tant, cette per­sonne bien vivante va s’allon­ger de tout son long pen­dant la lita­nie des saints, ce ne sera pas défi­ni­tif : elle se relè­vera sans tarder… Si c’est un ense­ve­lis­se­ment, c’est alors un ense­ve­lis­se­ment qui débou­che aus­si­tôt sur la gloire… C’est un ense­ve­lis­se­ment pour immé­dia­te­ment plus de vie… C’est un ense­ve­lis­se­ment qui est un véri­ta­ble élargissement. Un ense­ve­lis­se­ment que, défi­ni­ti­ve­ment, on ne peut appe­ler « ense­ve­lis­se­ment », mais pro­fes­sion, enga­ge­ment défi­ni­tif…

Même si cette célé­bra­tion inclut des appels à deve­nir petits, à mourir à soi-même, à s’oublier, à être émondé comme le figuier de l’Evangile, elle n’a d’autre sens que de pro­cla­mer la beauté et la gran­deur de la vie. De la vie donnée. De la vie, comme il est dit sur le faire-part de la messe d’enga­ge­ment, « où rien, abso­lu­ment rien, n’est gardé pour soi » (Maurice Zundel). L’acte que tu vas poser, sr Pascale, en remet­tant pour tou­jours ta vie entre les mains de la Trinité Sainte a en fait un triple sens : il sert à la gloire de Dieu, il pro­vo­que un élargissement de toi, il contri­bue à la conso­la­tion de tous.

"Au jour de ton bap­tême, comme tu le rap­pel­le­ras dans un ins­tant en lisant ta cédule, la Présence du Père, du Fils et de l’Esprit Saint t’a enva­hie." Ce jour-là, d’une façon irré­ver­si­ble, Dieu a posé sa main sur toi. Depuis lors, tu Lui appar­tiens, tu es sienne : ton intel­li­gence, ta sen­si­bi­lité, ton cœur, ton corps sont à Lui. Ton intel­li­gence sert à Le connaî­tre, ta sen­si­bi­lité à goûter son Nom, ton cœur à l’aimer, ton corps à Le servir. Un jour, de façon plus spé­cifi­que, Il a posé son regard sur Toi et Il t’a aimée. Tu aurais pu détour­ner les yeux de son regard et repar­tir, bien triste, en déci­dant de faire ta vie sans lui, et demeu­rer avec les mon­ta­gnes, avec tes mala­des, avec la famille que tu aurais pu fonder… Mais tu ne L’as plus quitté des yeux et tu L’as aimé, tu as décidé de Le suivre… Tu lui as demandé où il habi­tait… Il aurait pu te donner l’adresse des Clarisses ou des Missionnaires de la Charité. Il t’a donné l’adresse de Points-Cœur, du Point-Cœur de Simões Filho (qui fête aujourd’hui même ses quinze ans d’exis­tence avec Dom Geraldo, arche­vê­que de Salvador da Bahia), du prieuré de Guayabo au Pérou et main­te­nant de la Maison Maurice-Zundel de Genève. Mais au-delà de ces lieux, c’est son visage qui te fas­cine, que tu contem­ples par­fois dans l’ombre, par­fois dans la lumière, mais dont tu ne peux plus t’absen­ter sans perdre la raison de tout. Tu le cher­ches et ta recher­che le glo­rifie, tu le contem­ples et ta contem­pla­tion le glo­rifie, tu l’aimes et ton amour le glo­rifie, tu pro­cla­mes son nom et ta pro­cla­ma­tion le glo­rifie. Et la consé­cra­tion que tu fais aujourd’hui de tout ton être à la Trinité Sainte est la plus belle annonce, la plus éloquente reconnais­sance de sa gloire : tu ne fais pas que pro­met­tre de vivre dans la chas­teté, l’obéis­sance et la pau­vreté, tu reconnais devant tous : Dieu est, Dieu aime, Dieu fait misé­ri­corde. Dieu est le Dieu qui nous crée et qui nous sauve. Dieu n’est ni une idée, ni un concept, ni un fan­tôme, ni un rêve. Il est l’Ami qui m’a choisi, Il est l’Epoux à qui je me donne. Il est Père, Fils et Saint-Esprit vivant dans une incroya­ble cir­cu­la­tion d’amour, où "la Personnalité de chacun n’est plus qu’une rela­tion à l’Autre, un pur regard vers l’autre".

Le geste que tu accom­plis aujourd’hui et que l’Eglise accueille veut ainsi glo­rifier le nom du Seigneur, mais cette glo­ri­fi­ca­tion n’est pas sans effet sur ta propre per­sonne. Cette remise de soi à Dieu est tel­le­ment ce pour quoi chacun de nous est fait que, loin de nous rétré­cir comme beau­coup, à tort, l’ima­gine, elle pro­vo­que une réelle dila­ta­tion, un élargissement de tout ce que nous sommes. Dans un ins­tant, tu vas choi­sir, pour toute ta vie, de vivre pau­vre­ment. Pas de course à l’argent et aux biens de ce monde. Frein mis à l’avi­dité. Tu vas choi­sir de vivre chas­te­ment. Pas de fon­da­tion de famille. Frein mis aux désirs du corps et de la sen­sua­lité. Tu vas choi­sir de vivre obéis­sante. Pas d’exer­cice de la volonté propre. Frein mis aux mille désirs qui pas­sent par la tête. Et que va-t-il rester alors de ta vie si volon­tai­re­ment tu la prives de tout ce après quoi ten­dent géné­ra­le­ment les hommes avec grande concu­pis­cence ? Que vas-tu faire de ton temps si tes pas­sions ne sont pas celles du monde ? Tu ne vas pas courir après, tu vas des­cen­dre dans… Tu vas dési­rer entrer dans le Cœur de Dieu afin de deve­nir ado­ra­trice en esprit en en vérité… Tu vas péné­trer dans le mys­tère des choses afin de le connaî­tre sans ambi­guïté. Les pos­ses­sions sont sou­vent un mur devant soi, la pau­vreté libère le regard et nous permet de per­ce­voir des hori­zons infinis. L’amour pos­ses­seur étrangle notre cœur, la chas­teté lui donne une immense liberté pour aimer tout ce qui est, du plus misé­ra­ble au plus riche. Notre volonté propre nous aveu­gle et nous limite, l’obéis­sance va nous per­met­tre de regar­der de façon plus exhaus­tive chacun des choix que nous avons à poser. Bref, tes yeux vont voir plus loin et plus au-dedans, ton intel­li­gence va te per­met­tre de com­pren­dre la réa­lité dans son lien à l’éternité, ton cœur va se dila­ter de telle façon qu’il devien­dra capa­ble d’aimer plus et d’aimer mieux, tes forces vont s’affer­mir car elles ne s’épuiseront pas dans la recher­che de ce qui est vain. Plus sim­ple­ment, ce mariage défi­ni­tif que tu contrac­tes avec Dieu – car la pro­fes­sion reli­gieuse n’est en fait rien d’autre qu’une union défi­ni­tive avec le Mystère – va te per­met­tre de voir comme Dieu, de connaî­tre comme Dieu, d’aimer comme Dieu. Toute entière tu te donnes à Dieu, tout entier Il se donne à toi.

Bientôt, age­nouillée devant sœur Marie de Bethléem, tu diras encore : « Avec l’aide de Marie, Mère de Compassion, je désire hono­rer la Présence de Dieu, spé­cia­le­ment dans l’Eucharistie et en ceux qui souf­frent. En épousant dans la joie la soli­tude, en livrant ma vie, libre­ment et sans comp­ter dans les peti­tes et les gran­des choses, je veux vivre en com­mu­nion avec chaque être et accueillir toute la réa­lité avec ten­dresse et gra­ti­tude. » Si ta consé­cra­tion glo­rifie Dieu, si elle dilate tout ce que tu es, elle n’est pas sans réper­cus­sion non plus sur toute l’huma­nité. Le mariage n’est jamais une affaire privée, moins encore la pro­fes­sion reli­gieuse. Nous en sommes tous les bénéfi-ciai­res. Dans les maria­ges ordi­nai­res, les invi­tés offrent des cadeaux aux nou­veaux mariés. Dans la pro­fes­sion reli­gieuse, même si la nou­velle profès ne manque pas d’être gâtée, c’est elle qui prin­ci­pa­le­ment régale ses invi­tés. Et elle donne plus qu’un stylo-sou­ve­nir ou qu’une pieuse image, elle s’offre elle-même pour le bien de tous. C’est que la consé­cra­tion au Christ qui a livré sa vie pour le rachat de toute l’huma­nité la fait deve­nir « être-pour-tous ». Parmi cette mul­ti­tude, comme Servante de la Présence de Dieu, comme membre de l’Œuvre Points-Cœur, tu pour­ras rejoin­dre d’une façon par­ti­cu­lière, ceux qui souf­frent dans leur corps, ceux qui sont mala­des. Ta connais­sance de la méde­cine n’est pas seu­le­ment une science que tu as acquise ; elle est l’ins­tru­ment qui te permet d’aimer de façon concrète, de témoi­gner de façon très incar­née l’amour que le Christ souf­frant et glo­rieux a pour chacun. Le malade est vul­né­ra­ble, le malade prend sou­dain cons­cience que tout est vanité, le malade devient sen­si­ble au moin­dre geste, à la moin­dre parole, le malade est récep­tif, plus peut-être qu’en aucun autre moment de sa vie, à la grâce de Dieu. Un seul geste de ta part, un seul encou­ra­ge­ment du regard peu­vent faire bas­cu­ler la vie de ton patient dans l’ado­ra­tion. Ta bas­sine et ta ser­viette à toi sont le sté­tho­scope et la serin­gue. Selon la façon même dont tu en uses, ils doi­vent expri­mer à ceux qui ont mal ta com­pas­sion, toute ta com­pas­sion, toute la com­pas­sion de Dieu à leur égard. Tu ne prê­ches pas, tu soi­gnes ; mais en soi­gnant, tu peux évangéliser mieux que le plus fécond des pré­di­ca­teurs. Tu peux appor­ter à chacun une conso­la­tion toute divine.

Au soir de shab­bat, quand s’achève l’office de minh’a devant le mur de Jérusalem, l’un ou l’autre vieux rab­bins dotés de splen­dide barbe blan­che, se met­tent à esquis­ser quel­ques pas de danse et les uns et les autres pose leur main sur l’épaule du der­nier pour former comme un long train qui ne s’arrête plus d’avan­cer. Et indéfi­ni­ment le train s’allonge avec ceux qui s’y ajou­tent, atti­rés par la danse, atti­rés par la joie de ceux qui chan­tent… Sr Pascale, déjà tu as rejoint cet immense train de l’Eglise formé des nom­breux dis­ci­ples du Christ qui, depuis Pierre et André, depuis Jacques et Jean, ont posé leurs mains sur l’épaule du Christ et le sui­vent par­tout où il va. Puissent der­rière toi, atti­rés par ta joie et ta fidé­lité, par ta bonté et ton enthou­siasme, s’accro­cher bien d’autres encore pour que ce train de danse aille du ciel à la terre en chan­tant sans fin l’immense gloire de Dieu. Amen !

Père Thierry de Roucy

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