Frères et sœurs bien-aimés,
Chères sœurs,
Après quelque temps dans l’ombre, voici que vous ressortez en pleine lumière provençale. Il aura fallu douze années de croissance et de souffrances, d’expériences et d’espérance pour que votre communauté trouve son vrai nom et son vrai lieu, sa terre et sa mission, ses amis et ses troupeaux. Elle s’appelle désormais Association des Servantes de la Présence de Dieu. Elle prend racine, comme les palmiers et les oliviers, en cette terre varoise dont le berger, Mgr Rey, vous accueille comme un véritable père. Elle s’est dotée d’une supérieure, Sr Marie de Bethléem, et de nouvelles conseillères. Plus que jamais, elle désire se rattacher à la famille Points-Cœur et apporter la consolation de l’amitié et le réconfort de l’Evangile à ceux qui souffrent, pauvres et riches, enfants et adultes, gens de tous pays.
Dans une vie d’homme, les temps d’attente, de désert, voire de nuit, ne sont jamais inutiles, même si l’on voudrait toujours les réduire au maximum, les fuir, s’y soustraire. Ils creusent notre faim, ils élargissent l’espace, ils approfondissent notre solidarité, ils donnent à notre discours, à notre être tout entier un nouveau poids d’humanité.
A travers la morsure d’une certaine absence, d’une sorte d’inattention à ce que vous êtes, vous avez expérimenté dans votre chair l’incroyable besoin, ancré définitivement en tout être, d’une Présence, d’une présence discrète et substantielle, d’une présence silencieuse et éloquente, d’une présence mystérieuse et révélatrice. Le pain quotidien que chaque jour nous mendions auprès du Père, indispensable à la vie, déclencheur du sourire du cœur, c’est le pain de cette Présence unique pour laquelle notre cœur est irrémédiablement fait.
Votre certitude n’a donc cessé de croître. Il faut ouvrir des boulangeries du cœur. Des boulangeries de proximité. Des boulangeries où l’on voit encore le fournil plein de flammes et la pâte qui monte. Pas des boulangeries impersonnelles et lointaines…
Votre certitude n’a donc cessé de croître. Partout, il y a un incroyable besoin d’incarnation… Tous veulent toucher le Verbe de Vie, ils veulent l’entendre, ils veulent le voir… à travers l’amitié, à travers le témoignage, à travers la nature, à travers l’incomparable appel des chefs-d’œuvre artistiques… Personne ne se suffit de discours lointains, de déclarations sans lendemain, de promesses vaines… Le Christ est vrai homme. La femme hémorroïsse touche son vêtement. Judas reçoit de lui la bouchée. Jean s’appuie sur son cœur. Thomas enfonce son doigt dans son côté. Les apôtres mangent le pain et les poissons grillés qu’Il a préparés pour eux… Ils sont appelés, enseignés, envoyés… Les pêcheurs de Galilée – un Pierre, un André… – comme les Samaritaine et les Marie-Madeleine jamais ne se seraient accrochés à un fantôme, jamais n’auraient prêté intérêt à des concepts, à une idéologie, au gourou d’une religion virtuelle. Ils avaient besoin d’une voix qui sache crier, d’un corps que l’on puisse toucher, d’une main qui se pose… Les pécheurs d’aujourd’hui, même s’ils savent jouir de l’illusion et du virtuel, s’ils fuient volontiers dans leur imagination, s’ils usent les thérapies de toutes sortes ont besoin de quelqu’un qui, très miséricordieusement, leur dise : "Va, et ne pèche plus !", de quelqu’un qui leur propose : "Ceci est mon corps, prenez et mangez tous !", de quelqu’un qui les reprenne et les entraîne : "Va ! Allez !", de quelqu’un qui les réveille et marche avec eux.
Chères sœurs, vous pouvez venir avec vos catéchismes, avec votre savoir philosophique et théologique, avec votre compétence pastorale… Attention ! Le vide est grand, plus grand encore qu’hier… La souffrance plus profonde… Et donc votre mission plus étendue, plus vaste… Pour beaucoup, l’accueil de l’Evangile est une question de vie ou de mort. Pas un instant à perdre, il y a urgence ! Tous les peuples ont faim, non de doctrine, mais d’abord de votre présence… Ils ont besoin de naître de nouveau et vous savez bien que "Dieu ne s’exprime jamais autrement qu’en transparaissant à travers l’homme… Dieu ne s’atteste que par une transformation de l’homme, donc par voie d’incarnation." (Zundel)
Des générations de peuples, le regard fixé vers l’azur, ont crié : "Ah si tu déchirais les cieux et si tu descendais !" Et il est descendu. Il s’est incarné dans le sein d’une femme. Il est né dans une crèche… et – pour faire vite – il est remonté vers son Père pour nous préparer une demeure. En attendant, aujourd’hui l’humanité secrètement, parfois même inconsciemment, continue à crier : "Ah ! si tu déchirais les cieux !" ou encore, à la suite de Philippe : "Montre-nous le Père ! Cela nous suffit." Il y a une vingtaine d’années, lors d’une mission paroissiale, je demandais à plusieurs familles : "Qu’attendez-vous de votre Curé ?" La réponse fut unanime : "Qu’il vienne nous voir chez nous !"
Chères sœurs, nos amis, ceux qui ont mal, ont infiniment besoin de votre visite, que vous plantiez chez eux votre tente, ils ont besoin que vous mangiez avec eux, que vous travailliez avec eux, que vous chantiez dans leur chœur, que vous entraîniez tout ce qu’ils sont dans le mouvement de l’Esprit. Les Macédoniens qui hantent nos nuits continuent à appeler : "Traverse la Mer et viens à notre secours !" Les Macédoniens, comme les hommes de tous les temps, crient après quelqu’un qui "laisse transparaître cette Présence adorable que l’on reconnaît toujours à cela même qu’elle ouvre un espace illimité où la vie enfin respire." (Zundel)
Votre présence peut revêtir tous les visages de la Présence de Jésus-Christ. Elle peut être celle du jeune Nazaréen dans l’atelier de Joseph comme celle du Rabbi sur les bords du Lac de Tibériade, de l’homme assis sur la margelle du puits ou écrivant sur le sable, de l’Homme des Douleurs comme de l’homme post-pascal. Peut-être quand même davantage celle du Ressuscité, encore marqué des plaies de sa passion, mais debout, incroyablement libre au milieu des siens, plus humain que jamais, qui communique la vie à tout ce qu’Il regarde, redonne la joie à tout ce qui pleure… Vous êtes déjà ressuscitées avec le Christ… L’Eglise a besoin de dire la Résurrection plus encore que la Croix, elle a besoin d’insuffler cette vie nouvelle qui fait renaître les « âmes mortes » si nombreuses autour de nous… Mais, quel que soit votre visage, une seule chose importe : que vous soyez ostensoirs de Jésus-Christ, plus même : que vous soyez cette hostie librement – "ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne" – exposée à tous – votre mission est catholique –, tous les jours – c’est définitivement, pour toujours que vous vous engagez –, totalement – vos promesses de pauvreté, de chasteté et d’obéissance sont le signe de votre oblation totale – petite et infiniment puissante – "tout ce que vous demanderez au Père, Il vous l’accordera" –, paraissant à distance sur l’autel mais rejoignant chacun dans sa plus parfaite unicité. Vous ne pouvez rêver que d’être cette Présence réelle, infiniment gratuite, reflet de la Pure tendresse du Père, Pain de Vie, Espérance de tous ceux qui sont réduits à rien… Vos yeux ne la quitteront pas… Votre cœur en sera empli… Votre bouche lui confiera tous vos secrets… Les pages de vos directoires spirituels se synthétiseront toujours en ce Saint-Sacrement que vous êtes appelées à être… Votre mission, c’est celle du Corps et du Sang du Seigneur, archétype de toute présence vraie…
Chères sœurs, je n’ai rien dit qui ne vous passionne déjà… En ces jours compris entre l’Ascension et la Pentecôte, l’Eglise, réunie autour de Marie, prie pour que le Feu de l’Esprit non seulement vous fasse désirer d’être davantage Servantes de la Présence de Dieu, mais accomplisse ce qu’Il met en vous comme désir. Vous voilà livrées, offertes à Lui sans restriction, qu’Il vous saisisse tout entière et mette son feu en vous sans plus jamais l’éteindre. Amen.
