• 3 mai 2008
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Homélie pour les engagements définitifs de Sr Alix, Sr Claire, Sr Régine, Sr Pétronille-Marie, Sr Marie-Madeleine, Sr Marie.

Signature des registres après la cérémonie des vœux
Hyères, le 3 mai 2008

Frères et sœurs bien-aimés,
Chères sœurs,

Après quel­que temps dans l’ombre, voici que vous res­sor­tez en pleine lumière pro­ven­çale. Il aura fallu douze années de crois­sance et de souf­fran­ces, d’expé­rien­ces et d’espé­rance pour que votre com­mu­nauté trouve son vrai nom et son vrai lieu, sa terre et sa mis­sion, ses amis et ses trou­peaux. Elle s’appelle désor­mais Association des Servantes de la Présence de Dieu. Elle prend racine, comme les pal­miers et les oli­viers, en cette terre varoise dont le berger, Mgr Rey, vous accueille comme un véri­ta­ble père. Elle s’est dotée d’une supé­rieure, Sr Marie de Bethléem, et de nou­vel­les conseillè­res. Plus que jamais, elle désire se rat­ta­cher à la famille Points-Cœur et appor­ter la conso­la­tion de l’amitié et le réconfort de l’Evangile à ceux qui souf­frent, pau­vres et riches, enfants et adul­tes, gens de tous pays.

Dans une vie d’homme, les temps d’attente, de désert, voire de nuit, ne sont jamais inu­ti­les, même si l’on vou­drait tou­jours les réduire au maxi­mum, les fuir, s’y sous­traire. Ils creu­sent notre faim, ils élargissent l’espace, ils appro­fon­dis­sent notre soli­da­rité, ils don­nent à notre dis­cours, à notre être tout entier un nou­veau poids d’huma­nité.

A tra­vers la mor­sure d’une cer­taine absence, d’une sorte d’inat­ten­tion à ce que vous êtes, vous avez expé­ri­menté dans votre chair l’incroya­ble besoin, ancré défi­ni­ti­ve­ment en tout être, d’une Présence, d’une pré­sence dis­crète et sub­stan­tielle, d’une pré­sence silen­cieuse et éloquente, d’une pré­sence mys­té­rieuse et révé­la­trice. Le pain quo­ti­dien que chaque jour nous men­dions auprès du Père, indis­pen­sa­ble à la vie, déclen­cheur du sou­rire du cœur, c’est le pain de cette Présence unique pour laquelle notre cœur est irré­mé­dia­ble­ment fait.

Votre cer­ti­tude n’a donc cessé de croî­tre. Il faut ouvrir des bou­lan­ge­ries du cœur. Des bou­lan­ge­ries de proxi­mité. Des bou­lan­ge­ries où l’on voit encore le four­nil plein de flam­mes et la pâte qui monte. Pas des bou­lan­ge­ries imper­son­nel­les et loin­tai­nes…

Votre cer­ti­tude n’a donc cessé de croî­tre. Partout, il y a un incroya­ble besoin d’incar­na­tion… Tous veu­lent tou­cher le Verbe de Vie, ils veu­lent l’enten­dre, ils veu­lent le voir… à tra­vers l’amitié, à tra­vers le témoi­gnage, à tra­vers la nature, à tra­vers l’incom­pa­ra­ble appel des chefs-d’œuvre artis­ti­ques… Personne ne se suffit de dis­cours loin­tains, de décla­ra­tions sans len­de­main, de pro­mes­ses vaines… Le Christ est vrai homme. La femme hémor­roïsse touche son vête­ment. Judas reçoit de lui la bou­chée. Jean s’appuie sur son cœur. Thomas enfonce son doigt dans son côté. Les apô­tres man­gent le pain et les pois­sons grillés qu’Il a pré­pa­rés pour eux… Ils sont appe­lés, ensei­gnés, envoyés… Les pêcheurs de Galilée – un Pierre, un André… – comme les Samaritaine et les Marie-Madeleine jamais ne se seraient accro­chés à un fan­tôme, jamais n’auraient prêté inté­rêt à des concepts, à une idéo­lo­gie, au gourou d’une reli­gion vir­tuelle. Ils avaient besoin d’une voix qui sache crier, d’un corps que l’on puisse tou­cher, d’une main qui se pose… Les pécheurs d’aujourd’hui, même s’ils savent jouir de l’illu­sion et du vir­tuel, s’ils fuient volon­tiers dans leur ima­gi­na­tion, s’ils usent les thé­ra­pies de toutes sortes ont besoin de quelqu’un qui, très misé­ri­cor­dieu­se­ment, leur dise : "Va, et ne pèche plus !", de quelqu’un qui leur pro­pose : "Ceci est mon corps, prenez et mangez tous !", de quelqu’un qui les reprenne et les entraîne : "Va ! Allez !", de quelqu’un qui les réveille et marche avec eux.

Chères sœurs, vous pouvez venir avec vos caté­chis­mes, avec votre savoir phi­lo­so­phi­que et théo­lo­gi­que, avec votre com­pé­tence pas­to­rale… Attention ! Le vide est grand, plus grand encore qu’hier… La souf­france plus pro­fonde… Et donc votre mis­sion plus étendue, plus vaste… Pour beau­coup, l’accueil de l’Evangile est une ques­tion de vie ou de mort. Pas un ins­tant à perdre, il y a urgence ! Tous les peu­ples ont faim, non de doc­trine, mais d’abord de votre pré­sence… Ils ont besoin de naître de nou­veau et vous savez bien que "Dieu ne s’exprime jamais autre­ment qu’en trans­pa­rais­sant à tra­vers l’homme… Dieu ne s’atteste que par une trans­for­ma­tion de l’homme, donc par voie d’incar­na­tion." (Zundel)

Des géné­ra­tions de peu­ples, le regard fixé vers l’azur, ont crié : "Ah si tu déchi­rais les cieux et si tu des­cen­dais !" Et il est des­cendu. Il s’est incarné dans le sein d’une femme. Il est né dans une crèche… et – pour faire vite – il est remonté vers son Père pour nous pré­pa­rer une demeure. En atten­dant, aujourd’hui l’huma­nité secrè­te­ment, par­fois même incons­ciem­ment, conti­nue à crier : "Ah ! si tu déchi­rais les cieux !" ou encore, à la suite de Philippe : "Montre-nous le Père ! Cela nous suffit." Il y a une ving­taine d’années, lors d’une mis­sion parois­siale, je deman­dais à plu­sieurs famil­les : "Qu’atten­dez-vous de votre Curé ?" La réponse fut una­nime : "Qu’il vienne nous voir chez nous !"

Chères sœurs, nos amis, ceux qui ont mal, ont infi­ni­ment besoin de votre visite, que vous plan­tiez chez eux votre tente, ils ont besoin que vous man­giez avec eux, que vous tra­vailliez avec eux, que vous chan­tiez dans leur chœur, que vous entraî­niez tout ce qu’ils sont dans le mou­ve­ment de l’Esprit. Les Macédoniens qui han­tent nos nuits conti­nuent à appe­ler : "Traverse la Mer et viens à notre secours !" Les Macédoniens, comme les hommes de tous les temps, crient après quelqu’un qui "laisse trans­pa­raî­tre cette Présence ado­ra­ble que l’on reconnaît tou­jours à cela même qu’elle ouvre un espace illi­mité où la vie enfin res­pire." (Zundel)

Votre pré­sence peut revê­tir tous les visa­ges de la Présence de Jésus-Christ. Elle peut être celle du jeune Nazaréen dans l’ate­lier de Joseph comme celle du Rabbi sur les bords du Lac de Tibériade, de l’homme assis sur la mar­gelle du puits ou écrivant sur le sable, de l’Homme des Douleurs comme de l’homme post-pascal. Peut-être quand même davan­tage celle du Ressuscité, encore marqué des plaies de sa pas­sion, mais debout, incroya­ble­ment libre au milieu des siens, plus humain que jamais, qui com­mu­ni­que la vie à tout ce qu’Il regarde, redonne la joie à tout ce qui pleure… Vous êtes déjà res­sus­ci­tées avec le Christ… L’Eglise a besoin de dire la Résurrection plus encore que la Croix, elle a besoin d’insuf­fler cette vie nou­velle qui fait renaî­tre les « âmes mortes » si nom­breu­ses autour de nous… Mais, quel que soit votre visage, une seule chose importe : que vous soyez osten­soirs de Jésus-Christ, plus même : que vous soyez cette hostie libre­ment – "ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne" – expo­sée à tous – votre mis­sion est catho­li­que –, tous les jours – c’est défi­ni­ti­ve­ment, pour tou­jours que vous vous enga­gez –, tota­le­ment – vos pro­mes­ses de pau­vreté, de chas­teté et d’obéis­sance sont le signe de votre obla­tion totale – petite et infi­ni­ment puis­sante – "tout ce que vous deman­de­rez au Père, Il vous l’accor­dera" –, parais­sant à dis­tance sur l’autel mais rejoi­gnant chacun dans sa plus par­faite uni­cité. Vous ne pouvez rêver que d’être cette Présence réelle, infi­ni­ment gra­tuite, reflet de la Pure ten­dresse du Père, Pain de Vie, Espérance de tous ceux qui sont réduits à rien… Vos yeux ne la quit­te­ront pas… Votre cœur en sera empli… Votre bouche lui confiera tous vos secrets… Les pages de vos direc­toi­res spi­ri­tuels se syn­thé­ti­se­ront tou­jours en ce Saint-Sacrement que vous êtes appe­lées à être… Votre mis­sion, c’est celle du Corps et du Sang du Seigneur, arché­type de toute pré­sence vraie…

Chères sœurs, je n’ai rien dit qui ne vous pas­sionne déjà… En ces jours com­pris entre l’Ascension et la Pentecôte, l’Eglise, réunie autour de Marie, prie pour que le Feu de l’Esprit non seu­le­ment vous fasse dési­rer d’être davan­tage Servantes de la Présence de Dieu, mais accom­plisse ce qu’Il met en vous comme désir. Vous voilà livrées, offer­tes à Lui sans res­tric­tion, qu’Il vous sai­sisse tout entière et mette son feu en vous sans plus jamais l’éteindre. Amen.

Père Thierry de Roucy

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