• 24 novembre 2011
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Du foyer d’accueil au Metropolitan Museum of Art

Marie et Laetitia, New York, 2011

J’aime­rais vous pré­sen­ter un nou­veau visage. Il s’agit de Marie qui habite au foyer pour femmes que nous conti­nuons à visi­ter tous les jeudis. Marie est haï­tienne et ne parle pas anglais. Son visage fermé et si triste m’a tout de suite inter­pel­lée et lors­que je me suis appro­chée d’elle pour l’invi­ter à se join­dre à notre groupe et qu’elle a décou­vert que je par­lais fran­çais, elle n’a cessé de répé­ter : « Je suis seule ! Je suis seule ! Je suis toute seule ! »

Un jour, elle me demande de l’accom­pa­gner chez le méde­cin car la der­nière fois qu’elle y était allée, elle s’était com­plè­te­ment perdue ! Nous allons donc ensem­ble à Woodhull Hospital et très vite je me rends compte à quel point Marie est vul­né­ra­ble, pauvre, ter­ri­ble­ment pauvre. Dans sa poche, il n’y a qu’une carte de métro aller-retour, pas même un cent. Elle ne peut pas lire les pan­neaux, ne com­prend pas ce que nous dit la per­sonne qui nous accueille à l’hôpi­tal et est com­plè­te­ment dépen­dante de moi comme le serait une enfant. Nous atten­dons pen­dant une bonne heure pour voir le méde­cin, un psy­chia­tre his­pa­ni­que qui ne pourra com­mu­ni­quer avec Marie que via une inter­prète et qui lui pres­crit les médi­ca­ments dont elle a besoin. Puis il nous faut atten­dre une autre bonne heure à la phar­ma­cie. Lorsque les numé­ros sont appe­lés, Marie n’est pas capa­ble de reconnaî­tre s’il s’agit de celui qu’il y a sur son ticket… Et pour­tant pas une plainte de sa part ni de remar­que amère sur la situa­tion… Elle attend, elle me fait com­plè­te­ment confiance, nous sommes là ensem­ble et cela suffit… Lorsque nous par­lons un peu de sa situa­tion, elle m’expli­que que ses parents sont décé­dés, qu’elle n’a pas de frères et sœurs, qu’elle est venue aux USA avec son mari et ses quatre enfants, mais qu’à pré­sent tout le monde est mort ! Il est dif­fi­cile de savoir ce qui s’est vrai­ment passé… À la fin, Marie me regarde avec son bon sou­rire et me demande : « Est-ce que tu connais le livre de Job ? » Je réponds timi­de­ment « Oui un peu… » "Dieu a donné. Dieu a repris. Que Dieu soit béni ! C’est cela ma vie !"

Il y a deux semai­nes j’ai pro­posé à Marie et à Kelly (qui vient des Philippines) d’aller visi­ter le Metropolitan Museum car ni l’une ni l’autre n’avaient été dans un musée avant et n’osent pas trop s’aven­tu­rer à Manhattan toutes seules. Nous nous étions donné rendez-vous à la cathé­drale St-James pour la messe de 10h30. Toutes les deux étaient déjà en train de prier dans la cathé­drale lors­que je suis arri­vée. Elles s’étaient faites belles en pre­nant soin de leur coif­fure, en se maquillant, etc. Dès que la messe est finie, elles se tour­nent vers moi pour me deman­der : « Alors, c’est bien aujourd’hui que nous allons au musée ? » Nous voici donc par­ties et le pre­mier geste qui m’a émue fut Marie qui me tend une carte de métro. Elle avait demandé à son « case mana­ger » une carte en plus pour moi ! Quelle grande déli­ca­tesse ! Arrivées au musée, je me deman­dais par quoi com­men­cer car il y a tant à voir ! Je pro­pose l’art médié­val en me disant que ce sera plus facile pour elle pour une pre­mière fois. Nous entrons dans la salle prin­ci­pale ou trône une magni­fi­que Vierge tenant l’enfant. Kelly se pré­ci­pite sur la statue pour l’embras­ser ! Le garde quant à lui se pré­ci­pite pour nous dire que nous ne pou­vons pas tou­cher les œuvres d’art ! Et Kelly de se tour­ner vers moi et de me dire : « Mais sister Regina, elle est tel­le­ment belle ! » J’ai passé le reste du temps à essayer de convain­cre Kelly que vrai­ment nous ne pou­vions pas nous appro­cher trop près ni tou­cher et tou­jours la même réponse « Mais c’est tel­le­ment beau ! » Elles étaient comme deux enfants ! Puis nous sommes allées faire un tour dans Central Park que toutes les deux décou­vraient également et Kelly nous a offert des caca­huè­tes, un geste com­plè­te­ment gra­tuit (alors que le moin­dre dollar est compté !). Lorsque je leur ai dit en sou­riant « Et si je vous laisse là, pouvez-vous retrou­ver le foyer toute seules ? » "Surtout ne nous aban­donne pas ! Nous n’avons aucune idée de là où nous sommes !"

 

Sr Régine

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