• 5 octobre 2011
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Brassens : le poète et l’homme ordinaire

Georges Brassens

Il y a trente ans cette année dis­pa­rais­sait le poète, l’auteur, le com­po­si­teur et inter­prète bien-aimé et chanté par beau­coup de Français : Georges Brassens. Une occa­sion de se remé­mo­rer un peu la vie et l’œuvre de l’homme à la gui­tare et à la pipe, l’homme pudi­que et pour­tant au verbe par­fois dérou­tant.

Georges naît en 1921 dans un quar­tier popu­laire du port médi­ter­ra­néen de Sète ; sa mère Elvira, d’ori­gine ita­lienne, est une catho­li­que fer­vente ; Jean-Louis, le père, maçon de pro­fes­sion, est un homme pai­si­ble et libre-pen­seur, qui n’imposa jamais sa façon de penser à son fils. De cela, Georges lui en fut tou­jours reconnais­sant. La pas­sion pour la chan­son réunit ces deux parents aux carac­tè­res oppo­sés : à la maison, le pho­no­gra­phe fait sou­vent tour­ner le réper­toire de Tino Rossi, et de bien d’autres chan­teurs de l’époque.

Au col­lège, Georges décou­vre la poésie grâce à son pro­fes­seur, Alphonse Bonnafé, sur­nommé « le boxeur ». Une com­pli­cité va naître entre l’élève qui soumet ses petits essais de poème et le pro­fes­seur qui encou­rage et invite à plus de rigueur : "On était des brutes, on s’est mis à aimer (les) poètes. (…) Et puis grâce à ce prof, je me suis ouvert à quel­que chose de grand. Alors, j’ai voulu deve­nir poète…"


George a tou­jours eu, malgré tout, davan­tage le goût des « 400 coups » que des études ; avec trois copains, pour « rouler un peu les méca­ni­ques », dit son meilleur ami Victor Laville, ils déci­dent de voler des bijoux. L’affaire tourne vite court et ils sont décou­verts. Cet évènement fera le tour de la ville et mar­quera un tour­nant déci­sif dans la vie de Georges qu’il rela­tera sur­tout dans deux de ses chan­sons :

La mau­vaise répu­ta­tion parle de la souf­france de sentir le poids du juge­ment des gens de son entou­rage.

Les quatre bache­liers raconte l’atti­tude de son père venant le cher­cher au poste de police : sans aucun repro­che, il salut le « petit » et lui offre une ciga­rette.

…Pour offrir aux filles des fleurs


Sans ver­go­gne


Nous nous fîmes un peu voleurs


Un peu voleurs

Les syco­phan­tes du pays


Sans ver­go­gne


Les gen­dar­mes nous ont tra­his


Nous ont trahis

Et l’on vit quatre bache­liers 


Sans ver­go­gne


Qu’on emmène, les mains liées


Les mains liées

On fit venir à la pri­son


Sans ver­go­gne 


Les parents des mau­vais gar­çons 


Mauvais gar­çons

Les trois pre­miers pères, les trois 


Sans ver­go­gne 


En per­di­rent tout leur sang-froid 


Tout leur sang-froid

Comme un seul ils ont déclaré 


Sans ver­go­gne 


Qu’on les avait désho­no­rés


Déshonorés

Comme un seul ont dit : « C’est fini 


Sans ver­go­gne 


Fils indi­gne, je te reni’ 


Je te reni’ »

Le qua­trième des parents


Sans ver­go­gne 


C’était le plus gros, le plus grand


Le plus grand

Quant il vint cher­cher son voleur 


Sans ver­go­gne 


On s’atten­dait à un mal­heur 


A un mal­heur…

Dans le silence on l’enten­dit 


Sans ver­go­gne 


Qui lui disait : « Bonjour, petit 


Bonjour, petit »

On le vit, on le croi­rait pas 


Sans ver­go­gne 


Lui tendre sa blague à tabac


Blague à tabac

Je ne sais pas s’il eut raison 


Sans ver­go­gne 


D’agir d’une telle façon


Telle façon

Mais je sais qu’un enfant perdu 


Sans ver­go­gne


A de la corde de pendu 


De pendu

A de la chance quand il a 


Sans ver­go­gne 


Un père de ce ton­neau-là 


Ce ton­neau-là

Et si les chré­tiens du pays 


Sans ver­go­gne 


Jugent que cet homme a failli 


Homme a failli

ça laisse à penser que, pour eux 


Sans ver­go­gne 


L’Evangile, c’est de l’hébreu 


C’est de l’hébreu

Suite à ces évènements, Georges se réfu­gie à Paris, pour écrire et pro­po­ser ses chan­sons. Là, il fait la ren­contre de Jeanne Planche, per­son­nage impor­tant dans la vie du jeune Brassens puisqu’elle l’héber­gera pen­dant plus d’une dizaine d’années : Jeanne et Marcel, son époux, vivent, impasse Florimont, à Paris, dans une masure sans confort, sans eau cou­rante ; malgré les condi­tions de vie très pré­cai­res, en pleine occu­pa­tion alle­mande, celui qui passe y est reçu cha­leu­reu­se­ment ; dans la cour, tous les ani­maux aban­don­nés ou mala­des y sont choyés. Dans cet uni­vers que Georges aime, il lit, écrit, com­pose… ; il se plaît chez Jeanne et Marcel car règne là "une espèce de bohème ; c’était un espèce d’îlot, un peu déshé­rité (…) On vivait là une espèce de dénue­ment qui n’était pas de la pau­vreté, un dénue­ment qui était assez riche ; moi je fai­sais les chan­sons, je les chan­tais avec eux ; ça allait : Ce dont on man­quait, ne man­quait pas !"

Jeanne



Chez Jeanne, la Jeanne


Son auberge est ouver­te


Aux gens sans feu ni lieu


On pour­rait l’appe­ler


L’auberge du bon Dieu


S’il n’en exis­tait déjà une


La der­nière où l’on peut entrer


Sans frap­per, sans mon­trer


Patte blan­che.

Chez Jeanne la Jeanne,


On est n’importe qui


On vient n’importe quand


Et comme par mira­cle


Par enchan­te­ment,


On fait partie de la famil­le


Dans son coeur, en se pous­sant un peu,


Reste encore une

­Pe­tite place. 


 La Jeanne, la Jeanne


Elle est pauvre et sa table


Est sou­vent mal ser­vie


Mais le peu qu’on y trou­ve


Assouvit pour la vie


Par la façon qu’elle le donne,


Son pain res­sem­ble à du gâteau


Et son eau à du vin comme deux


Gouttes d’eau.

La Jeanne, la Jeanne,


On la paie quand on peut


Des prix miro­bo­lants


Un baiser sur son front


Ou sur ses che­veux blancs


Un sem­blant d’accord de gui­tare,


L’adresse d’un chat échaudé


Ou d’un chien tout crot­té


Comme pour­boire.

La Jeanne, la Jeanne


Dans ses roses et ses choux


N’a pas trouvé d’enfants,


Qu’on aime et qu’on défend


Contre les quatre vents


Et qu’on accro­che à son cor­sa­ge


Et qu’on arrose avec son lait


D’autres qu’elle en seraient


Toutes cha­gri­nes.

Mais Jeanne, la Jeanne,


Ne s’en soucie pas plus


Que de colin-tam­pon


Être mère de trois


Poulpiquets, à quoi bon


Quand elle est mère uni­ver­sel­le


Quand tous les enfants de la ter­re


De la mer et du ciel

­Sont à elle.

Vivant « aux cro­chets » du couple, Brassens ne veut pas cher­cher de tra­vail car ce serait, pour lui, trahir alors ce pour quoi il est fait : la chan­son. Parfaitement com­pris et encou­ragé par Jeanne, les années 1939 à 1952 sont une longue période de tra­ver­sée du désert ; tra­vaillant énormément, il frappe à toutes les portes de caba­ret où il est toléré qu’il gratte un peu sa gui­tare avant d’être « remer­cier ». Le sou­tien de ses pro­ches va lui per­met­tre de ne pas déses­pé­rer com­plè­te­ment jusqu’à ce que son ami sétois, Victor Laville, per­suadé de son talent, lui obtienne un rendez-vous au caba­ret de Patachou, à Montmartre, où peut-être son réper­toire serait accueilli. Le 24 jan­vier 1952, alors que le trac le para­lyse lit­té­ra­le­ment, sou­tenu par son ami, il entonne les chan­sons une à une et séduit com­plè­te­ment son audi­toire qu’il sera invité à retrou­ver les soirs sui­vants. Patachou par­lera de sa décou­verte à Jacques Canetti, le direc­teur du théâ­tre des Trois Baudets, et direc­teur artis­ti­que chez Philips. C’est le début de la reconnais­sance pour George qui ne chan­gera pour­tant en rien la vie simple et ascé­ti­que qu’il mène encore de nom­breu­ses années chez Jeanne et Marcel, l’agré­men­tant de l’ins­tal­la­tion de l’eau cou­rante, de quel­ques meu­bles bre­tons pour Jeanne et de bala­des en voi­ture le diman­che. 
L’esprit très libre, il n’hésite pas, par ses textes, à expri­mer des choses que d’autres n’ose­raient dire en public ; cer­tai­nes paro­les cho­quent la France de l’époque et font réagir. Brassens est avant tout un homme qui veut rester vrai avec lui-même et sortir des sen­tiers battus des conven­tions ou des bonnes pen­sées de l’époque ; "Ceux qui ne pen­sent pas comme nous sont des cons", "Mourir pour des idées" ou bien "La mau­vaise répu­ta­tion" ou bien "Gare au gorille" et bien d’autres sont de ce réper­toire.

Bien qu’il ait ren­contré plu­sieurs femmes dans sa vie, spé­cia­le­ment Joha Heiman, d’ori­gine esto­nienne, plus connu sous le nom de Pupchen (ce qui signi­fie poupée en alle­mand), et qui sera pour ainsi dire la com­pa­gne de sa vie, il ne voulut jamais l’épouser, esti­mant ne pou­voir rester entiè­re­ment fidèle à la chan­son en y entraî­nant femme et enfant.

Brassens désira tou­jours rester l’homme du Port de Sète ou de l’impasse Florimont, le commun des pas­sants, menant la vie simple de tous les gens ordi­nai­res. Entre deux tour­nées ou enre­gis­tre­ments, il se retire chez Jeanne ou emmène ses amis en Méditerranée. Il demeu­rera l’auteur et inter­prète timide et réservé, déter­miné et humble. En 1967, rece­vant le Grand Prix de poésie pour l’ensem­ble de son œuvre, il pense ne pas le méri­ter : "Je ne pense pas être un poète… Un poète, ça vole quand même un peu plus haut que moi… Je ne suis pas poète. J’aurais aimé l’être comme Verlaine ou Tristan Corbière."

Après une car­rière de pres­que deux cents chan­sons et de nom­breux concerts, Georges sera contraint de se reti­rer à Saint-Gély, dans la région de Montpellier, où il sera soigné pour un cancer. La « camarde » si sou­vent citée dans ses chan­sons, l’empor­tera dans la nuit du 29 octo­bre 1981, lais­sant tout un peuple orphe­lin d’un père, d’un ami, d’un frère…

Sr Françoise-Thérèse

Vu sur le blog Terre de Compassion.


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