• 10 avril 2012
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Benoit XVI à Cuba

Pape Benoît XVI, La Havane (Cuba), Mars 2012

Don Thibault Lambert, diacre de la com­mu­nauté Saint-Martin, en mis­sion à Placetas, dio­cèse de Santa Clara (Cuba), nous livre son témoi­gnage de la visite du pape au peuple cubain. Loin des récits média­ti­ques pré­fa­bri­qués, cette expé­rience vécue de l’inté­rieur met en lumière une grande espé­rance au cœur d’une dic­ta­ture com­mu­niste de 54 ans.

Évidemment, ce furent trois jours extra­or­di­nai­res : 150 parois­siens emme­nés à Santiago pour la messe du lundi (650 km à l’est de Placetas, 12h de car cubain…) et 250 à la Havane (350km à l’ouest) le mer­credi, tout cela de nuit (mes 30 ans ren­dent les nuits blan­ches dif­fi­ci­les…). Nous sommes donc ren­trés le mardi à 17h de Santiago et repar­tis à 20h pour la Havane…

Ces voya­ges, certes éreintants, en valaient la peine. Ce n’est pas tous les jours que le pape vient à Cuba : la pre­mière (et unique) visite d’un pape avant celle-ci : Jean-Paul II en 1998.

Bref, beau­coup de mou­ve­ments en une période que d’aucuns qua­li­fient de « chan­ge­ments » pour l’île.

Il faut d’abord parler de la foi, c’est le plus impor­tant. Le poli­ti­que, plus média­ti­que, risque de cacher l’essen­tiel de ce voyage : le pape pèle­rin de la cha­rité, se ren­dant sur le lieu de pèle­ri­nage de la Vierge du Cobre, ren­for­çant la foi du peuple cubain, appor­tant l’espé­rance de la Bonne Nouvelle à un peuple éreinté.

Le pape a bien rap­pelé que la foi seule, accom­pa­gnée de la connais­sance de l’homme et de la recher­che de la vérité, pou­vait rendre réel­le­ment libre. Je retiens par­ti­cu­liè­re­ment des mots du Saint-Père l’insis­tance sur le rôle natu­rel de l’Église dans l’éducation (écoles confis­quées à l’Église en 1961), du rôle de la famille (qui est ici très déstruc­tu­rée, beau­coup plus qu’en France encore), de l’impor­tance de l’appro­fon­dis­se­ment de la foi.

Évidemment, le voyage avait une forte teneur poli­ti­que. Parce que dans un pays où sévit une dic­ta­ture, tout est néces­sai­re­ment poli­ti­que, puis­que l’État orga­nise tout. Ainsi, les Havanais et habi­tants des pro­vin­ces où le pape s’est rendu ont-ils été priés d’uti­li­ser les trois jours fériés décré­tés par l’État à l’occa­sion de la visite du sou­ve­rain pon­tife à bon escient : tous les fonc­tion­nai­res ont été tenus d’aller à la messe… à l’image de tout le gou­ver­ne­ment. Les bus étaient loués par l’État pour ache­mi­ner les pèle­rins, avec un res­pon­sa­ble sani­taire (lire plutôt « agent de la sécu­rité d’État ») dans chaque bus. Le tout en « cara­va­nes », entou­rées de motards de la police pour escor­ter les citoyens-cama­ra­des se ren­dant à la messe du Saint-Père.

Pendant ce temps, oppo­sants poli­ti­ques et assi­mi­lés étaient empri­son­nés pour ne pas per­tur­ber la récep­tion faite au suc­ces­seur de Pierre. Les moins viru­lents se sont vus inter­dits de télé­phone por­ta­ble : lignes cou­pées d’auto­rité par l’agence natio­nale des télé­pho­nes. Parmi les vic­ti­mes, notre bon cher Don Jean-Yves, curé de Placetas…

Et lorsqu’un homme se lève et a le cou­rage de crier « Libertad ! A bajo la dic­ta­dura ! a bajo el com­mu­nismo ! » juste avant le début de la messe de Santiago, pen­dant un moment de silence, c’est un type de la « Croix-Rouge » qui lui saute dessus, le tabas­sant à coups de civière. Les hommes de la Croix-Rouge, eux non plus, ne sont pas que de la Croix-Rouge. Et il n’y a pas que la Croix-Rouge : tous les lieux, tout au long de la visite, sont gorgés d’agents de la sécu­rité d’État, de la police poli­ti­que en civil. D’ailleurs, l’ambiance des messes était terne : le peuple cubain, si prompt à danser, à faire la fête, était tout à fait sclé­rosé : pas de chants, de cris de joie. Les seuls se sen­tant dis­po­sés à lancer des slo­gans étaient des jeunes venus de pays étrangers (Mexicains, Espagnols). Les Cubains ont peur, peur encore, peur tou­jours. Et, si on le déplore, on le com­prend : depuis 50 ans, la liberté d’expres­sion est muse­lée… alors crier « Viva el papa ! », c’est impen­sa­ble ! Bienvenue à Cuba.

Le coup du sau­ve­teur Croix-Rouge se trans­for­mant en agent mus­cu­laire du régime a sans doute dû rendre furieux l’arche­vê­que de Santiago, qui a déli­bé­ré­ment, devant les télé­vi­sions, refusé de serrer la main de Raul Castro, son chef d’État. Ça fait tache dans les images de pro­pa­gande vou­lant mon­trer l’unité des prin­ci­pes révo­lu­tion­nai­res cubains et de l’aspi­ra­tion chré­tienne à la jus­tice et à la liberté (pour cela lire le dis­cours de Castro à l’aéro­port lors du départ du Saint-Père : un bijou d’hypo­cri­sie !).

En résumé, je dirais que ce furent de beaux jours pour Cuba, jours où Dieu avait toute sa place, en cette Terre cubaine où ses droits ont été et sont bafoués sans ver­go­gne. De beaux jours d’espé­rance pour les chré­tiens mais aussi pour l’ensem­ble des Cubains, qui ont vu, en la per­sonne du pape, l’Église, donc le Christ, leur mani­fes­ter son amour, sa pré­di­lec­tion, son souci pas­to­ral. Enfin, et ce n’est pas rien, jours bénis où le peuple a pu enten­dre offi­ciel­le­ment quelqu’un ayant auto­rité (même aux yeux du régime, cf les dis­cours de Castro) et ayant un dis­cours dif­fé­rent.

Pour tout cela, et aussi parce que les foules de la place de la Révolution (où eut lieu la messe de La Havane) et de la place Maceo de Santiago étaient cons­ti­tuées à 75 % de jeunes, je crois que cette visite du Saint-Père est à la hau­teur des espé­ran­ces : parce qu’en rece­vant Benoît XVI, les Cubains ont eu accès à un mes­sage d’amour. Ils ont entendu qu’ils sont aimés, qu’ils ont une valeur per­son­nelle ina­lié­na­ble, qu’ils ont un avenir et peu­vent donc vivre de l’espé­rance. Trois choses qu’il est facile d’oublier ici.

Je rends grâce pour ces trois jours bénis et vous confie Cuba, la liberté du peuple cubain et celle de l’Église.

Vu dans Terre de Compassion

Don Thibault Lambert

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