• 28 mai 2012
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Homélie pour les engagements définitifs de sr Albane

Lundi de Pentecôte 2012, Pignans (Var)

Nous voici tous réunis pour entou­rer sœur Albane. En ce jour elle fera le don défi­ni­tif d’elle-même au Christ son Epoux dans la com­mu­nauté des Servantes de la Présence de Dieu.

Tant de ques­tions nous assaillent :

  • Pour quelle raison a-t-elle quitté sa famille qu’elle aime tant et les nombreux amis dont elle a toujours su s’entourer ?
  • Quelle est donc sa motivation pour avoir ainsi laissé son métier, sa logistique pour une vie d’une autre logique, celle de la gratuité, celle du charisme de POINTS-CŒUR ?
  • Pourquoi donc a-t-elle renoncé à toutes les opportunités offertes par la vie à une jeune femme, diplômée et indépendante ?

La liste pour­rait s’allon­ger. Mais à force, nous ris­que­rions avec toutes ces ques­tions de passer à coté de l’évènement de ce jour.

Car le sens des vœux reli­gieux n’est pas du côté de l’héroïsme idéa­liste, du renon­ce­ment pour le renon­ce­ment. Il s’agit avant tout d’un don pour sr Albane qui dépasse sa propre per­sonne et qu’elle vient hum­ble­ment accueillir. Un don qui est avant tout une élection, un pri­vi­lège… et tout à la fois une res­pon­sa­bi­lité. Ce don pré­cieux est ainsi offert à sa liberté, et nous savons tous d’expé­rience com­bien l’usage de notre liberté est une tâche ardue, enthou­sias­mante à cer­tai­nes heures, insur­mon­ta­ble à d’autre, une tâche qui se déploie dans le temps et mûrit dans la fidé­lité. Ce don de la vie reli­gieuse la main­tien­dra enfin, dans une pro­fonde gra­ti­tude. Tout à la fois, dans la crainte, celle des cœurs hum­bles cons­cients de la dimen­sion incom­men­su­ra­ble de ce don.

Une par­ti­ci­pa­tion à son offrande

Saint Thomas d’Aquin aimait lui aussi regar­der la vie reli­gieuse avant tout comme un don pré­cieux sans aucune autre expli­ca­tion que celle de l’amour, d’un amour de pré­di­lec­tion : « Alors Jésus posa son regard sur lui, disait l’Evangile, et se prit à l’aimer ». Devenir reli­gieuse, c’est avant tout répon­dre à ce regard qui te choi­sit, qui a « trouvé en toi toute sa com­plai­sance, toute sa joie ». C’est dif­fi­cile d’expli­quer cela. Et c’est le désir de répon­dre à cette pré­di­lec­tion qui est devenu ta règle de vie inté­rieure. Tout au long de ces années de for­ma­tion, de prière, de vie com­mu­nau­taire, de mis­sion, de tra­vail, avec l’aide de tes supé­rieu­res ce désir a été dis­cerné, il s’est ren­forcé.

Ce regard de pré­di­lec­tion du Christ est por­teur d’une invi­ta­tion pres­sante disait le même saint Thomas. Celle de par­ti­ci­per à son obla­tion à Lui, c’est-à-dire à son don gra­tuit, à son offrande au Père. Vivre comme lui, le Fils « ad Patrem ». Agir comme lui, « pour la plus grande gloire du Père ». Reproduire par grâce son Holocauste où tout sera offert et consumé, sans calcul ni étroitesse, sans mes­qui­ne­rie. Voilà ce que le Christ veut t’offrir aujourd’hui, c’est dans cette cham­bre de l’offrande de soi et de la cha­rité que Lui, l’époux intro­duira son épouse.

Comme un parfum de pré­cieux prix, ta vie sera répan­due à ses pieds, comme Marie-Madeleine et tant d’autres l’ont fait avant toi. Un parfum inu­ti­le­ment gâché pour la vision uti­li­ta­riste de Judas. Une simple évidence pour son cœur de femme à elle. Ce geste inat­tendu sur­prend les apô­tres d’hier et d’aujourd’hui. Il répand dans toute la maison-Eglise un parfum sans lequel son atmo­sphère devien­drait vite irres­pi­ra­ble. Sans ces voca­tions de vies toutes livrées à la per­sonne du Christ et à sa mis­sion, l’action de l’Eglise se trou­ve­rait vite réduite à une suc­ces­sion de pro­jets, à des plans céré­braux, à des struc­tu­res sans âme. Un parfum donc, gra­tuit, répandu, capa­ble d’émouvoir, d’étonner afin que, comme tu le disais dans ton faire part d’invi­ta­tion en citant Jean-Paul II, « les hommes puis­sent connaî­tre la Fascination et la Nostalgie de la beauté divine », retrou­ver le chemin de l’ado­ra­tion en esprit.

Un pas dans la foi

Dire oui à ce don qu’est la vie reli­gieuse, cela exige de toi un pas qua­li­ta­tif, un pas dans la foi. Ta vie spi­ri­tuelle ne pourra consis­ter seu­le­ment à ali­men­ter un regard lan­gou­reux sur le Christ, mais elle t’ouvrira à une par­ti­ci­pa­tion réelle à sa vie. Prend toute la part qui te revient ! « Qui a l’Epoux est l’Epouse », dit lui-même le Christ en répon­dant à Jean-Baptiste.

Ce pas dans la foi te per­met­tra de bâtir peu à peu ta vie sur la Roche d’une cer­ti­tude. Saint Paul la for­mule ainsi : « désor­mais, notre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ». Ce sera désor­mais Lui qui vien­dra vivre sa chas­teté en toi, « t’enri­chir de sa pau­vreté », t’intro­duire dans son obéis­sance à Lui, te com­mu­ni­quer ses sen­ti­ments, te brûler de son feu, celui qu’il est venu porter sur la terre.

Cherche donc tou­jours, sœur Albane, à éviter l’écueil de t’inven­ter ou de repro­duire une forme de vie exté­rieure qu’il fau­drait enfi­ler comme l’on passe un vête­ment. L’essen­tiel se joue désor­mais dans la décou­verte tou­jours plus inté­rieure et per­son­nelle de sa pré­sence en toi. Egalement de sa pré­sence dans le monde qui t’entoure. Il te revient tout sim­ple­ment de « libé­rer » jour après jour sa propre vie en toi, autour de toi, de décou­vrir et servir son Royaume pré­sent en germe en nous et autour de nous et de le servir.

« Je suis per­suadé – disait le père Schmemann – que (...) ce sont ces « décou­ver­tes » (ces « épiphanies »), ces tou­ches, ces révé­la­tions de l’autre qui ensuite déter­mi­nent de l’inté­rieur notre « per­cep­tion du monde ». Ensuite on reconnaît que dans ces quel­ques minu­tes nous ont été don­nées une joie abso­lue. Joie de rien, joie de là-bas, joie de la pré­sence de Dieu et d’une touche de lui dans l’âme. Et l’expé­rience de cette touche, de cette joie (qu’effec­ti­ve­ment « per­sonne ne nous ravira » parce qu’elle est deve­nue le fonds même de l’âme) cette expé­rience déter­mine le cours, la direc­tion de la pensée, la rela­tion à la vie etc. » .

Reconnaître, aimer, servir cette Présence de Dieu en toi et autour de toi. L’adorer et la servir, t’ancrer défi­ni­ti­ve­ment dans la joie de lui appar­te­nir, voilà qui trans­for­mera peu à peu ta vie en un signe lumi­neux, en un refuge, en une invi­ta­tion.

Cette vie pré­sente en toi et autour de toi, c’est celle de l’Esprit Saint que nous accueillons tout par­ti­cu­liè­re­ment en ces jours de la Pentecôte, le Parakletos. C’est lui l’Esprit Saint qui nous com­mu­ni­que la vic­toire du Christ res­sus­cité sur toutes les ombres, tout le mal qui peut par­fois nous sub­mer­ger à l’inté­rieur ou à l’exté­rieur de nous-même. Reconnaître et accueillir cet hôte inté­rieur, c’est là ta pre­mière res­pon­sa­bi­lité, celle que ceux qui t’entou­rent atten­dent de toi.

Des vœux célé­brés au cours d’une Messe

Au Pérou ou aux Etats-Unis, en France ou en Equateur qu’as-tu expé­ri­menté si ce n’est une vie vrai­ment eucha­ris­ti­que. Ce n’est pas une simple coïn­ci­dence de célé­brer tes vœux au cours de la Messe. Est-il besoin de rap­pe­ler que ces paro­les essen­tiel­les enten­dues quo­ti­dien­ne­ment depuis tant d‘années impri­ment une direc­tion à tes pro­pres vœux per­pé­tuels :

  • « ceci est mon corps, prenez et mangez ». Ceci est ma vie, pourrais-tu dire avec le Christ. Ceci est mon intelligence, ceci est ma mémoire, ceci sont mes limites et faiblesses, mes potentialités prenez et mangez
  • « Ceci est mon sang répandu pour la multitude ».
  • « Sanctifie pleinement cette offrande en répandant sur elle ton Esprit ». L’humble et constante invocation à l’Esprit Saint, le Sanctificateur.
  • « Faisant mémoire de sa passion bienheureuse nous attendons son retour dans la gloire ». La vie eschatologique, toute tendue vers le retour du Christ, Lui qui attire tout à Lui.

« Ils vous regar­dent »

C’est ce que s’excla­mait Monseigneur Pelvi ami intime du Point-Cœur de Naples. Personnellement, je suis tou­jours sur­pris par le regard que por­tent tant de vos amis sur cha­cune d’entre vous, Servantes de la Présence de Dieu. Au delà des pre­miè­res réac­tions devant votre habit, une fois passé l’admi­ra­tion pour votre jeu­nesse ou votre beauté, nait une ten­dresse, une reconnais­sance qui s’incarne par tant de sou­tien affec­tif, maté­riel ou spi­ri­tuel. « Vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu », dirait saint Paul dans une for­mule lapi­daire, et cela leur suffit. Cette évidence dont votre vie témoi­gne les apaise, les conforte et console beau­coup plus pro­fon­dé­ment que nous ne pou­vons l’ima­gi­ner.

Beaucoup se nour­ris­sent de votre liberté, celle que com­mu­ni­que la « vie en Christ », ils goû­tent à cette sim­pli­cité et pureté qui découle de cette pré­fé­rence donnée au Christ, (« Messire Christ pre­mier servi »). Ils per­çoi­vent que votre cœur d’Epouse habité par sa vie, par le drame de sa croix l’est aussi par l’aurore de sa Résurrection, par la joie et la « lae­ti­tia » du matin de Pâques. Et cette joie que le monde vous envie, nul ne pourra vous la ravir. C’est la joie d’une Marie-Madeleine devant le tom­beau vide. C’est la joie de l’épouse.

Beaucoup de nos amis enfin, et nous tous qui sommes venus vous entou­rer, s’appuient sur votre audace, sur l’assu­rance que vous com­mu­ni­que le Christ tout par­ti­cu­liè­re­ment dans la prière. Ce soucis pour les âmes, cette audace et assu­rance conju­guées, vous les rendez quo­ti­dien­ne­ment mani­fes­tes dans l’accueil que vous faîtes à chaque per­sonne ren­contrée. Dans la com­pas­sion pour leur destin si per­son­nel, si unique, dans la ten­dresse pour leur être tout entier se trouve le moteur de toute ton exis­tence, sr Albane, de celui de toute Servante digne de ce nom. « Accueillir leur vie dans la votre », nous répète si sou­vent père Thierry notre fon­da­teur comme leit­mo­tiv de note mis­sion.

C’est pour tout cela que tu viens main­te­nant te mettre à genoux. Tu offres tes deux mains aux mains de ta supé­rieure pour qu’elle reçoive cette offrande, pour qu’elle la guide, l’éduque, l’émonde et l’encou­rage tout à la fois, la porte à son achè­ve­ment. A genoux, tu t’insè­res dans le oui de Marie, la Servante du Seigneur. Tu mani­fes­tes avec Elle ton désir libre de t’éloigner une fois pour toutes des sirè­nes de la pseudo-réa­li­sa­tion de soi, de leurs invi­ta­tions trop sou­vent égocentrées et pleine d’auto­suf­fi­sance pour pren­dre la petite voie, étroite, celle du Christ et de son Evangile, de sa Parole. La réa­li­sa­tion de toi et l’épanouissement de ta vie, désor­mais, c’est une per­sonne, le Christ, que libre­ment tu choi­sis aujourd’hui d’épouser. C’est son Père qui te révè­lera jour après jour sa Volonté. C’est l’Esprit qui te conduira vers la vérité toute entière, celle de ta propre vie, celle de ceux qui te sont confiés, celle du monde qui nous entoure.

Amen.

Père Guillaume Trillard

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