• 19 juin 2010
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Lettre encyclique DEUS CARITAS EST (§31)

Deus Caritas Est

Le profil spé­ci­fi­que de l’acti­vité cari­ta­tive de l’Église

L’aug­men­ta­tion d’orga­ni­sa­tions diver­si­fiées qui s’enga­gent en faveur de l’homme dans ses diver­ses néces­si­tés s’expli­que au fond par le fait que l’impé­ra­tif de l’amour du pro­chain est ins­crit par le Créateur dans la nature même de l’homme. Cependant, cette crois­sance est aussi un effet de la pré­sence du chris­tia­nisme dans le monde, qui sus­cite cons­tam­ment et rend effi­cace cet impé­ra­tif, sou­vent pro­fon­dé­ment obs­curci au cours de l’his­toire. La réforme du paga­nisme tentée par l’empe­reur Julien l’Apostat n’est que l’exem­ple ini­tial d’une telle effi­ca­cité. En ce sens, la force du chris­tia­nisme s’étend bien au-delà des fron­tiè­res de la foi chré­tienne. De ce fait, il est très impor­tant que l’acti­vité cari­ta­tive de l’Église main­tienne toute sa splen­deur et ne se dis­solve pas dans une orga­ni­sa­tion com­mune d’assis­tance, en en deve­nant une simple variante. Mais quels sont donc les éléments cons­ti­tu­tifs qui for­ment l’essence de la cha­rité chré­tienne et ecclé­siale ?

a) Selon le modèle donné par la para­bole du bon Samaritain, la cha­rité chré­tienne est avant tout sim­ple­ment la réponse à ce qui, dans une situa­tion déter­mi­née, cons­ti­tue la néces­sité immé­diate : les per­son­nes qui ont faim doi­vent être ras­sa­siées, celles qui sont sans vête­ments doi­vent être vêtues, celles qui sont mala­des doi­vent être soi­gnées en vue de leur gué­ri­son, celles qui sont en prison doi­vent être visi­tées, etc. Les Organisations cari­ta­ti­ves de l’Église, à com­men­cer par les Caritas (dio­cé­sai­nes, natio­na­les, inter­na­tio­nale), doi­vent faire tout leur pos­si­ble pour que soient mis à dis­po­si­tion les moyens néces­sai­res, et sur­tout les hommes et les femmes, pour assu­mer de telles tâches. En ce qui concerne le ser­vice des per­son­nes qui souf­frent, la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle est avant tout néces­saire : les soi­gnants doi­vent être formés de manière à pou­voir accom­plir le geste juste au moment juste, pre­nant aussi l’enga­ge­ment de pour­sui­vre les soins. La com­pé­tence pro­fes­sion­nelle est une des pre­miè­res néces­si­tés fon­da­men­ta­les, mais à elle seule, elle ne peut suf­fire. En réa­lité, il s’agit d’êtres humains, et les êtres humains ont tou­jours besoin de quel­que chose de plus que de soins tech­ni­que­ment cor­rects. Ils ont besoin d’huma­nité. Ils ont besoin de l’atten­tion du cœur. Les per­son­nes qui œuvrent dans les Institutions cari­ta­ti­ves de l’Église doi­vent se dis­tin­guer par le fait qu’elles ne se conten­tent pas d’exé­cu­ter avec dex­té­rité le geste qui convient sur le moment, mais qu’elles se consa­crent à autrui avec des atten­tions qui leur vien­nent du cœur, de manière à ce qu’autrui puisse éprouver leur richesse d’huma­nité. C’est pour­quoi, en plus de la pré­pa­ra­tion pro­fes­sion­nelle, il est néces­saire pour ces per­son­nes d’avoir aussi et sur­tout une « for­ma­tion du cœur » : il convient de les conduire à la ren­contre avec Dieu dans le Christ, qui sus­cite en eux l’amour et qui ouvre leur esprit à autrui, en sorte que leur amour du pro­chain ne soit plus imposé pour ainsi dire de l’exté­rieur, mais qu’il soit une consé­quence décou­lant de leur foi qui devient agis­sante dans l’amour (cf. Ga 5, 6).

b) L’acti­vité cari­ta­tive chré­tienne doit être indé­pen­dante de partis et d’idéo­lo­gies. Elle n’est pas un moyen pour chan­ger le monde de manière idéo­lo­gi­que et elle n’est pas au ser­vice de stra­té­gies mon­dai­nes, mais elle est la mise en œuvre ici et main­te­nant de l’amour dont l’homme a cons­tam­ment besoin. L’époque moderne, sur­tout à partir du dix-neu­vième siècle, est domi­née par dif­fé­rents cou­rants d’une phi­lo­so­phie du pro­grès, dont la forme la plus radi­cale est le marxisme. Une partie de la stra­té­gie marxiste est la théo­rie de l’appau­vris­se­ment : celui qui, dans une situa­tion de pou­voir injuste – sou­tient-elle –, aide l’homme par des ini­tia­ti­ves de cha­rité, se met de fait au ser­vice de ce sys­tème d’injus­tice, le fai­sant appa­raî­tre sup­por­ta­ble, au moins jusqu’à un cer­tain point. Le poten­tiel révo­lu­tion­naire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué. Par consé­quent, la cha­rité est contes­tée et atta­quée comme sys­tème de conser­va­tion du statu quo. En réa­lité, c’est là une phi­lo­so­phie inhu­maine. L’homme qui vit dans le pré­sent est sacri­fié au Moloch de l’avenir – un avenir dont la réa­li­sa­tion effec­tive reste pour le moins dou­teuse. En vérité, l’huma­ni­sa­tion du monde ne peut être promue en renon­çant, pour le moment, à se com­por­ter de manière humaine. Nous ne contri­buons à un monde meilleur qu’en fai­sant le bien, main­te­nant et per­son­nel­le­ment, pas­sion­né­ment, par­tout où cela est pos­si­ble, indé­pen­dam­ment de stra­té­gies et de pro­gram­mes de partis. Le pro­gramme du chré­tien – le pro­gramme du bon Samaritain, le pro­gramme de Jésus – est « un cœur qui voit ». Ce cœur voit où l’amour est néces­saire et il agit en consé­quence. Naturellement, à la spon­ta­néité de l’indi­vidu, lors­que l’acti­vité cari­ta­tive est assu­mée par l’Église comme ini­tia­tive com­mu­nau­taire, doi­vent également s’adjoin­dre des pro­gram­mes, des pré­vi­sions, des col­la­bo­ra­tions avec d’autres ins­ti­tu­tions simi­lai­res.

c) De plus, la cha­rité ne doit pas être un moyen au ser­vice de ce qu’on appelle aujourd’hui le pro­sé­ly­tisme. L’amour est gra­tuit. Il n’est pas uti­lisé pour par­ve­nir à d’autres fins. Cela ne signi­fie pas tou­te­fois que l’action cari­ta­tive doive lais­ser de côté, pour ainsi dire, Dieu et le Christ. C’est tou­jours l’homme tout entier qui est en jeu. Souvent, c’est pré­ci­sé­ment l’absence de Dieu qui est la racine la plus pro­fonde de la souf­france. Celui qui pra­ti­que la cha­rité au nom de l’Église ne cher­chera jamais à impo­ser aux autres la foi de l’Église. Il sait que l’amour, dans sa pureté et dans sa gra­tuité, est le meilleur témoi­gnage du Dieu auquel nous croyons et qui nous pousse à aimer. Le chré­tien sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il est juste de Le taire et de ne lais­ser parler que l’amour. Il sait que Dieu est amour (cf. 1 Jn 4,8) et qu’il se rend pré­sent pré­ci­sé­ment dans les moments où rien d’autre n’est fait sinon qu’aimer. Il sait – pour en reve­nir à la ques­tion pré­cé­dente – que le mépris de l’amour est mépris de Dieu et de l’homme, et qu’il est la ten­ta­tive de se passer de Dieu. Par consé­quent, la meilleure défense de Dieu et de l’homme consiste jus­te­ment dans l’amour. La tâche des Organisations cari­ta­ti­ves de l’Église est de ren­for­cer une telle cons­cience chez leurs mem­bres, de sorte que, par leurs actions – comme par leurs paro­les, leurs silen­ces, leurs exem­ples –, ils devien­nent des témoins cré­di­bles du Christ.

BENEDICTUS PP. XVI

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